Nous voilà au terme de nos débats sur l’actualisation de la loi de programmation militaire que vous nous proposez. Plus que d’une actualisation, il s’agit de la confirmation d’un choix de société – un basculement latent, mais assumé, vers une économie de guerre et vers une société de mobilisation permanente – tendant à un affaiblissement progressif des libertés publiques. Car derrière les chiffres et les tableaux budgétaires, nous avons un devoir de vérité : nous entérinons par ce vote l’entrée de notre pays dans une logique de confrontation durable.
Pendant que l’on prévoit ces 36 milliards supplémentaires, l’austère valse des coupes budgétaires dans les services publics, dans la sécurité sociale, dans les politiques sociales continue. L’hôpital manque de lits ; l’école manque de professeurs ; les universités s’effondrent sous la précarité étudiante ; mais pour les industriels de l’armement, l’angélus est sonné.
La résilience impose l’acceptabilité. La recomposition de notre défense nationale dans un contexte de choc des prédations nous astreint à relever de grands défis auxquels seul sait répondre un peuple soigné, instruit, en pleine sécurité sociale, conduit par une boussole stratégique ne souffrant d’aucune ambiguïté. Certes, cette logique déborde largement le cadre militaire, mais une militarisation à marche forcée aboutissant à l’enrôlement civil permanent ne saurait être une réponse.
Nous n’avons cessé de le répéter : derrière les positions bellicistes, demeure une hypocrisie. Comment prétendre décider une telle « surmarche » au titre de la défense de l’autonomie stratégique française, alors même que notre dépendance technologique ne cesse de s’accroître ?
Je l’évoquais en préambule de mon propos, nous ne nous prononçons pas sur un simple exercice de sincérité budgétaire dû à nos armées. Ce texte étend les techniques de renseignement, renforce le contrôle de la recherche, facilite les dérogations au droit social et environnemental et crée un nouvel « état d’alerte de sécurité nationale » permettant au gouvernement de contourner le Parlement.
Comme nous le rappellent ONG et syndicats, le spectre de la guerre ne doit pas servir à caporaliser notre société, à faire reculer les droits et les libertés et à tout subordonner aux dogmes du profit et de l’efficacité économique.
Ne comptez pas sur nous non plus pour transformer la jeunesse en variable d’ajustement de cette stratégie militaire. La journée citoyenne deviendra demain une « journée de mobilisation ». Le recensement évolue vers un suivi administratif permanent. Le service national devient un outil d’intégration militaire déguisé en opportunité sociale, et la création de la troisième division de l’armée de terre, constituée pour une grande part de réservistes, ne peut que confirmer qu’il s’agit de préparer les jeunes à une guerre, qui plus est otanienne.
Enfin, au creux de nos échanges, résonne l’écho du discours présidentiel de l’île Longue, qui a confirmé l’engagement de la France à renforcer et moderniser son arsenal nucléaire. En droit international, le développement performatif de la bombe atomique porte un nom : c’est de la prolifération ! Il convient de cesser de maquiller cette orientation stratégique et de l’assumer. Quant à nous, nous assumons qu’elle constitue une faute politique.
Nous sommes de ceux qui affirment la nécessité d’un désarmement nucléaire mondial et partagé, aussi large que possible. Ce faisant, nous reprenons la position historique de la France, selon laquelle aucun désarmement n’est crédible s’il est unilatéral et ne s’inscrit pas dans un cadre collectif. À ce titre, nous considérons que cette position devrait conduire la France à adhérer, au moins comme observatrice, au traité d’interdiction des armes nucléaires.
Dans un climat de réarmement généralisé, chaque puissance prétend répondre à la menace de l’autre par l’avantage des armes et l’accélération de l’application de ses doctrines de dissuasion, qui ne dissuadent pourtant plus la haute intensité. Cette logique conduit à une impasse – l’histoire l’a démontré. La prolifération nucléaire ne garantit pas la paix, elle multiplie les risques d’escalade et de catastrophe irréversible. Nous refusons cette fatalité.
Oui, la France doit disposer d’une défense crédible. Nous avons besoin d’une voix diplomatique forte – celle de la France – et savons qu’il n’est pas de diplomatie efficace sans défense dissuasive. Oui, le contexte international exige lucidité et souveraineté, mais la souveraineté ne peut pas signifier l’alignement sur les exigences de l’Otan et encore moins une bascule de notre droit national, destinée à compenser une perte d’adhésion populaire. Au fond, votre texte ne prépare pas seulement les armées. Il prépare les esprits à accepter la guerre comme normalité politique. C’est précisément ce que nous refusons.
C’est pourquoi, avec mes collègues du groupe de la Gauche démocrate et républicaine, nous voterons contre l’actualisation de la loi de programmation militaire.
Explications de vote et scrutins
Actualisation de la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 (vote solennel)
Publié le 19 mai 2026Partager :
Edouard
Benard
Député
de
Seine-Maritime (3ème circonscription)