Interventions

Débat sur les séniors face à la crise sanitaire

Il y a quelques semaines, sur nos écrans, un ancien journaliste devenu essayiste, qui essayait de penser un autre confinement, a déclaré : « Moi, je vous dis que toutes les vies n’ont pas le même prix. Que je vive un peu moins ou un peu plus longtemps, ça n’a aucune importance ! » J’ai été surprise de constater à quel point ces propos, très commentés, avaient pu séduire : certains y ont vu un père et un grand-père soucieux des siens et des plus jeunes en général.

Il serait très dangereux de suivre cette logique.

Tout d’abord, elle est absurde d’un point de vue sanitaire car nos anciens touchés par le covid-19 l’ont majoritairement contracté lors de visites destinées à leur venir en aide et à les accompagner.

Ensuite, elle répond à une conception malthusienne inquiétante qui commande d’abandonner les anciens pour sauver les jeunes : comment pourrait-on se construire sur ce sacrifice ? Quelle place celui-ci laisserait-il à la si nécessaire transmission entre les générations ? Suivre cette logique revient à céder à la division, alors que tout dans cette crise nous montre l’inverse : c’est bien par la qualité des liens, la coopération et la solidarité que nous parviendrons à faire face – une leçon qui devrait nous conduire à opérer des bifurcations majeures dans les politiques publiques.

Cette logique traduit également une vision profondément réductrice de la vieillesse. Nous devons collectivement éviter cet écueil, notamment dans la gestion de la crise sanitaire dans les EHPAD. De nombreuses familles de personnes âgées et des associations nous alertent et vous alertent sur les difficultés que posent les restrictions trop sévères dans les EHPAD : elles demandent à l’exécutif d’assouplir rapidement les mesures sanitaires dans les établissements accueillant des personnes âgées.
Avec plus de 80 % des résidents en EHPAD ayant reçu au moins une dose de vaccin – pour le moment –, les protocoles d’assouplissement des mesures sont encore laissés à la charge des directions d’EHPAD. Il faut accélérer ; les associations et les familles souhaitent une plus grande possibilité de visite dans les chambres ou les appartements individuels, la prise de repas avec des personnes extérieures, mais aussi le retour d’animations. Selon les associations et les familles – et chacun d’entre nous peut le voir –, la situation des résidents atteints de maladies cognitives s’est fortement dégradée avec la covid-19 : certains ne reconnaissent plus leur entourage. Les seniors veulent pouvoir choisir comment vivre les derniers moments de leur vie, en compagnie de leurs proches. Il faut permettre aux résidents des EHPAD de choisir la vie qu’ils souhaitent.

La crise sanitaire a mis de nombreuses choses en lumière, en particulier les limites de l’organisation du système de santé pour la prise en charge des personnes vulnérables. La pénurie organisée de moyens dans le secteur du soin place la recherche de rentabilité avant les conditions de vie des résidents et résidentes et les conditions de travail des personnels. Le modèle actuel des EHPAD doit être repensé et les métiers, majoritairement exercés par des femmes, doivent être revalorisés pour être plus attractifs, mais aussi tout simplement en témoignage de notre reconnaissance. De plus, bon nombre de syndicats de retraités militent pour une meilleure prise en charge de la perte d’autonomie, qui passe par une diminution du reste à charge des familles grâce à l’instauration d’un financement mutualisé et solidaire public.

Au-delà des EHPAD, la solitude, l’isolement et la fin des lieux de sociabilité en raison de la pandémie pèsent beaucoup sur les seniors. Je pense en particulier aux chibanis, déboussolés par l’isolement résultant de la fermeture des lieux de sociabilité. La fermeture des frontières entre les pays d’Afrique du Nord et les pays de l’espace Schengen, dont la France, a lourdement pesé sur leur santé mentale. Même en pleine crise sanitaire mondiale, il leur faut rester six mois et un jour en France pour pouvoir percevoir l’ASPA – allocation de solidarité aux personnes âgées –, le minimum vieillesse. De nombreux chibanis dépendent de cette allocation de solidarité : l’administration française doit revoir son dispositif d’aide en réformant les conditions de résidence. J’espère que nous pourrons avancer rapidement sur ce sujet.
Pour finir, je voulais partager l’alerte – c’est comme cela que je le formule – de Laure Adler dans son roman La Voyageuse de nuit, où elle écrit : « N’être considéré que comme un corps inutile, un esprit défaillant, une bouche à nourrir, est un symptôme grave d’une société malade du culte qu’elle accorde à l’efficience, au paraître, à l’intensité du présent, à la force de la jeunesse. » Cette alerte doit être largement entendue et prise en compte. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR, SOC et FI.)

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Elsa
Faucillon

Députée des Hauts-de-Seine (1ère circonscription)

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