Interventions

Evaluation et contrôle du Gouvernement

Débat sur les ingérences étrangères à l’approche des échéances électorales

Ce débat est bienvenu au lendemain des élections municipales. Quelques soupçons d’interventions ou de tentatives d’intervention se sont en effet portés sur ce scrutin important pour les Français. Via des infox, des proxys ont parfois pesé –⁠ comme à Paris, à Roubaix, à Toulouse ou à Marseille – sur son bon déroulement. Ce sujet n’est donc en rien périphérique. Il s’agit d’un enjeu central pour la souveraineté populaire, pour la sincérité du scrutin et pour la confiance que nos concitoyens accordent à la démocratie. Je tiens donc à saluer à mon tour le travail des agents de Viginum et de l’Anssi.

Les ingérences numériques étrangères sont une réalité documentée. Lors des scrutins de 2024, pas moins de vingt-cinq tentatives d’ingérence ont été clairement identifiées par les autorités françaises. Elles ont été plus nombreuses encore à faire l’objet d’un signalement. Derrière ces chiffres, il y a des stratégies coordonnées, des réseaux organisés, des contenus fabriqués pour influencer l’opinion publique, semer le doute et opposer les citoyens entre eux.

Chacun peut aujourd’hui observer les formes que prennent ces opérations : faux sites d’information imitant des médias français, campagnes virales sur les réseaux sociaux relayant des contenus manipulés, vidéos sorties de leur contexte ou générées artificiellement, comptes automatisés amplifiant des messages polarisants, etc. Pensons à la campagne de désinformation russe dite Doppelgänger, qui a consisté à reproduire l’apparence de médias reconnus afin de diffuser des contenus favorables à des intérêts étrangers. Toute la stratégie tient en cela : exploiter les fragilités sociales, économiques et territoriales pour fracturer davantage notre société et fragiliser l’idée même du faire nation.

Nous faisons face à une forme de guerre hybride, une guerre qui ne dit pas son nom, mais qui agit sur les perceptions, sur les émotions, sur la capacité des citoyens à distinguer le vrai du faux –⁠ une guerre qui vise, au fond, à affaiblir notre capacité collective à décider librement.

Face à cela, notre réponse ne saurait cependant consister en une fuite en avant sécuritaire. Nous ne défendrons pas la démocratie en la restreignant. Nous ne répondrons pas à la manipulation par la censure généralisée –⁠ je crois que nous sommes toutes et tous d’accord sur ce point. Notre responsabilité est de tenir cette fragile ligne de crête : protéger l’intégrité du débat public tout en garantissant pleinement la liberté d’expression. Car le suspect ne saurait être celui qui exploite une donnée fausse ou non vérifiée –⁠ c’est son droit de le faire –, mais bien le commanditaire de cette donnée.

Cela suppose d’abord de renforcer les outils existants. Le droit français permet déjà d’agir contre la diffusion massive et délibérée de fausses informations en période électorale, mais des angles morts subsistent, notamment pendant le déroulement du scrutin. Nous devons combler ces failles.

Cela suppose ensuite d’exiger davantage des grandes plateformes numériques –⁠ j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié la proposition d’y rendre obligatoire l’acceptation des algorithmes par les utilisateurs. Aujourd’hui, ces algorithmes favorisent les contenus les plus viraux, souvent les plus clivants, parfois les plus mensongers. Ce modèle économique n’est pas neutre : il alimente la désinformation. Le cadre européen, avec le Digital Services Act, va dans le bon sens ; encore doit-il être appliqué et contrôlé.

Enfin, nous devons mener cette bataille au niveau européen et international. Les ingérences sont transnationales et notre réponse doit l’être également. Construire une coopération entre États européens, renforcer les capacités de détection, partager les informations : ces conditions sont indispensables pour ne pas subir.

Protéger nos élections, ce n’est pas seulement empêcher des cyberattaques : c’est garantir que chaque citoyen, dans sa commune, son quartier, son territoire, puisse se forger une opinion libre, éclairée et indépendante de toute influence extérieure. C’est un combat pour la souveraineté et pour l’égalité car, en réalité, la désinformation ne touche pas tout le monde de la même manière. Elle frappe plus durement celles et ceux qui sont déjà éloignés de l’information, de l’éducation et des institutions ; elle creuse les inégalités démocratiques. C’est un combat pour la démocratie, que nous devons mener collectivement, avec lucidité, détermination et, surtout, confiance dans l’intelligence populaire.

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