Débat sur le thème : quelle stratégie de l’État face à la dépendance française aux matériaux critiques et stratégiques ?
Publié le 24 mars 2026Je tiens d’abord à remercier les membres du groupe Écologiste et social, notamment Charles Fournier, d’avoir proposé que nous fassions le point sur la stratégie de l’État en matière de sécurisation de notre approvisionnement en matières premières critiques et en métaux stratégiques.
Notre société dite immatérielle, ou dématérialisée, repose en réalité sur une exploitation inédite des ressources naturelles. La transition écologique et numérique réclame en effet toujours plus de ressources. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la demande en lithium devrait être multipliée par cinq d’ici 2040. Celle en graphite et en nickel devrait doubler sur la même période, tandis que la demande en cobalt et en terres rares devrait augmenter de 50 à 60 %.
Dans le même temps, la chaîne de valeur de ces métaux critiques est largement dominée par la Chine, en particulier dans les étapes de transformation. Selon ce même rapport de l’AIE, la Chine est le premier raffineur pour dix-neuf des vingt principaux métaux critiques, avec une part de marché moyenne de 70 %. Elle concentre notamment plus des deux tiers du raffinage du cobalt et du lithium, et jusqu’à 90 % de celui des terres rares.
Le fait est qu’aujourd’hui la plupart des filières industrielles françaises et européennes sont dépendantes de sources extraeuropéennes pour leurs approvisionnements en métaux stratégiques. Dans un contexte où certains États peuvent restreindre l’accès aux matières premières ou préférer exporter des produits transformés plutôt que des ressources brutes, cette dépendance menace directement notre capacité de production à long terme.
Avec retard, les pays européens ont décidé de s’organiser pour sécuriser leurs approvisionnements. En France, cela s’est traduit par le lancement d’un appel à projets sur les métaux critiques, complété par la création d’une délégation interministérielle aux approvisionnements en minerais et métaux stratégiques et de l’Observatoire français des ressources minérales pour les filières industrielles. Un second appel à projets a été lancé en mai 2025, représentant 2,5 milliards d’investissements et 253 millions d’euros d’aides publiques à trente-quatre projets ; sept bénéficient en outre du crédit d’impôt au titre des investissements en faveur de l’industrie verte (C3IV), pour un montant global de 800 millions d’euros.
Des projets industriels concrets ont été lancés : projet d’exploitation de lithium dans l’Allier par Imerys, projets d’extraction en Alsace, développement d’une filière batteries, notamment pour la mobilité électrique, dans les Hauts-de-France, soutien à des initiatives de recyclage. L’État a envoyé un signal en entrant au capital du projet EMILI d’Imerys pour l’extraction de lithium, à hauteur de 50 millions d’euros. Mais le démarrage de ce projet, qui était initialement prévu en 2028, a été repoussé à 2030, et son coût, compris entre 1,5 et 1,8 milliard d’euros, n’est pas financé.
À l’échelle européenne, un cadre a été posé. Le règlement sur les matières premières critiques fixe des objectifs clairs : 10 % d’extraction, 40 % de transformation et 25 % de recyclage d’ici 2030. Mais ce règlement n’est pas assorti de moyens financiers suffisants.
Il faut regarder les choses en face. Malgré les ambitions affichées, nous restons dépendants sur les maillons décisifs : celui du raffinage, des procédés de transformation, des composants les plus stratégiques. Surtout, nous nous trompons d’échelle de grandeur. Les États-Unis mobilisent, avec la loi sur la réduction de l’inflation ( Inflation Reduction Act ), plusieurs centaines de milliards de dollars pour relocaliser leurs chaînes de valeur. Selon l’Institut français des relations internationales (Ifri), la mobilisation financière américaine est cinq à huit fois supérieure à celle de l’Union européenne sur les métaux critiques.
La Chine, de son côté, mène depuis plus de vingt ans une stratégie cohérente, intégrée, planifiée, qui couvre l’ensemble de la chaîne, de la mine au produit fini. Or, ni la France ni l’Europe ne se sont à ce jour dotées de moyens budgétaires d’envergure, d’une planification industrielle robuste, et encore moins de grands acteurs sous maîtrise publique en matière de raffinage et de transformation. Louis Gallois, coprésident de La Fabrique de l’industrie, souligne pourtant – et nous le rejoignons sur ce point – la nécessité de mener des politiques publiques d’ampleur, coordonnées, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur.
Or nous sommes confrontés, en France comme en Europe, à une absence de cohérence dans cette chaîne de valeur, dont les exemples les plus éloquents sont la suspension du projet d’usine de recyclage des batteries à Dunkerque ou les contresens sur la chimie des batteries – on a beaucoup parlé du choix entre les batteries LFP (lithium, fer, phosphate) et NMC (nickel, manganèse, cobalt) dans nos gigafactories. Nous faisons également face à un déficit démocratique, car il nous appartient collectivement de décider des filières sur lesquelles nous voulons être autonomes et de celles pour lesquelles nous acceptons une dépendance relative. Ces choix ne peuvent être uniquement dictés par des logiques industrielles et de marché et par des logiques de profitabilité à court terme.
Le risque est bien réel de voir notre dépendance historique aux hydrocarbures se muer en une dépendance encore plus contrainte aux minerais critiques, au risque d’un nouveau recul industriel. Il est donc temps que nous nous saisissions collectivement de cet enjeu, avec la vision stratégique que la situation exige.