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Santé au Travail - CMP

Le travail demeure dans l’ombre. Le travail est le geste par lequel l’humanité se lie et se met en jeu pour répondre à ses besoins, accomplir ses projets, créer les conditions de son présent et de son avenir. Dans le travail, c’est l’humain qu’on mobilise. Le travail produit des richesses – d’ailleurs, seul le travail les produit –, mais il peut aussi être ce qui détruit l’humain et la planète. La question se pose de savoir pour quoi nous mobilisons le travail, c’est-à-dire le temps, l’énergie et la créativité humaine. La question se pose aussi de savoir comment nous le mobilisons. Implacablement se conjuguent le sens et les conditions.
C’est bien comme un geste d’émancipation qu’il faut le concevoir. Pourtant, il est malmené, soumis aux logiques de productivité, de compétitivité et de rentabilité que lui impose le système capitaliste. Le grand mouvement civilisateur qui a desserré cet étau est plus que jamais à l’ordre du jour, tant les atteintes sont nombreuses qui viennent faire du travail une souffrance physique, psychique ou sociale. Agir pour la santé au travail est une grande cause. Avec ce texte, qui s’essaye à réparer la casse des « ordonnances travail », nous n’y sommes pas.

Nous n’y sommes pas, parce que le travail lui-même, d’une certaine façon, n’y est pas assez : on ne part pas du bureau, de l’usine, de l’atelier, de la cabine, de la caisse enregistreuse. Nous n’y sommes pas, parce que la mesure n’est pas prise de ce que soigner le travail supposerait. Dans ce texte qui additionne quelques dispositions – certaines issues d’un accord national interprofessionnel dont vous avez posé le cadre, d’autres non –, il y a du bon : l’archivage des documents uniques d’exposition aux risques, une mesure qui permet de conserver la mémoire, et quelques ajustements nécessaires. Mais il y a surtout beaucoup de moins bon et de contresens.

Il faut s’inquiéter de l’introduction des logiques de marché dans les services de santé au travail, avec cette offre socle – c’est-à-dire un service minimum de la santé au travail ouvrant à des renoncements –et avec la certification par des organismes privés. L’instauration d’une visite de mi-carrière paraît sans plus-value réelle et risque même de dévaloriser les visites « ordinaires ». La visite de préreprise avec l’employeur pourra être le théâtre de pressions. Quant au recours à des médecins de ville pour exercer la spécialité de médecine du travail, ce ne sera pas une solution. Il eût fallu une vraie réforme des services de santé au travail.

Bref, il est peu probable que ce texte débouche sur un réel renforcement de l’action en faveur de la santé au travail. On n’est pas bien protégé au travail et on ne le sera pas beaucoup mieux après ce vote. Le Gouvernement avait délimité – peut-être même limité – la feuille de route des partenaires sociaux. Il n’y a aujourd’hui ni enthousiasme ni unanimité dans l’espace public au sujet de ce texte ; il y avait pourtant beaucoup à faire.

Ce nouveau texte, je le regrette, ne permettra pas de réparer tout ce qui a été fait : la suppression des CHSCT, outils puissants de lutte pour la santé au travail, avec la participation des premiers et des premières concernées et de vrais pouvoirs ; la suppression de certains facteurs de pénibilité – je pense notamment aux risques chimiques ; les attaques contre le droit du travail. Vous avez supprimé les règles qui protègent la santé à la source.

Ce nouveau texte ne nous permettra pas de nous projeter dans l’avenir par une action vigoureuse en faveur de la santé au travail. Je veux insister sur l’action à mener contre les maladies éliminables ; on n’agit pas assez pour attaquer le mal à la racine. Dans la zone industrialo-portuaire du golfe de Fos-sur-Mer, par exemple, il y a bien mieux à faire pour que des femmes et des hommes ne perdent plus leur vie à la gagner. Le travail est trop souvent subi, avec toutes les conséquences sur la santé que cela suppose. Cette question devrait faire l’objet, partout, d’échanges et d’actions dont les salariés seraient les actrices et les acteurs. Pour cela, il faut leur donner de nouveaux droits. C’est tout l’inverse qui a été fait.

Il faut respecter l’humain au travail et il faut respecter le travail. Le respecter, c’est s’efforcer d’en faire une participation à une œuvre commune, qui en permanence se met en quête de sens. En 2012, une grande enquête sur le travail commandée par Radio France posait cette question : comment ressentez-vous aujourd’hui votre travail ? « Je suis fatigué » était la réponse de 27 % des personnes interrogées ; « c’est dur, mais j’y arrive » répondaient 24 % d’entre elles ; « c’est tellement dur que j’ai envie de partir » répondaient plus de 13 %. À l’inverse, seuls 25 % répondaient « c’est bien » et 5 % « c’est formidable ». Moins d’un tiers des répondantes et répondants étaient heureux au travail.

Le travail est l’un des centres névralgiques des contradictions sociales, voué, de plus en plus hélas, à être une variable d’ajustement ; bien évidemment, c’est la santé qui trinque. Nous sommes en présence d’un grand chantier qui appelle la contestation du pouvoir de la finance et l’invention d’autres rapports sociaux. La santé au travail a besoin d’un nouvel élan ; nous en sommes loin. Très loin. (MM. Alain David et Gérard Leseul applaudissent.)

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