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Reconnaissance de la Nation et réparation des préjudices subis par les harkis, rapatriés et leurs familles

Je ne reviendrai pas sur les propos que j’ai tenus en commission, dans lesquels j’ai exprimé le vote favorable du groupe de la Gauche démocrate et républicaine et des députés communistes. Chacun de nous a dénoncé, plus ou moins ouvertement, la responsabilité du gouvernement français à la suite des accords d’Évian, et les conditions d’accueil des harkis et de leurs familles dans des camps où ils ne disposaient plus de leur vie, étaient mis sous tutelle, privés de liberté et soumis à un contrôle permanent de leur quotidien, avant d’être victimes, sur plusieurs générations, de discriminations de toutes sortes.
Cela dit, comme l’a souligné la rapporteure, soyons attentifs à ne pas écarter celles et ceux qui n’ont pas transité par ces camps. N’ayant pas bénéficié du rapatriement militaire, ils ont été abandonnés en Algérie – certains ont été emprisonnés pendant de longs mois – et sont ensuite arrivés en France par leurs propres moyens, souvent grâce à l’aide de leurs frères d’armes ; n’ayant pas transité par les camps militaires, ils ont été parqués dans des conditions qui leur donnent droit à un traitement équitable. Les exclure du dispositif serait leur infliger une double peine.

Tout cela justifie que leur soit octroyée une indemnisation financière individuelle mais aussi une reconnaissance non discriminatoire, qui sera source d’apaisement. Au risque de vous surprendre, chers collègues, je citerai même Che Guevara : « Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde ». Il ajoutait même : « C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire ».

Je tiens à dire au peuple algérien, dont le sentiment antifrançais reste prégnant, qu’il ne s’agit pas pour nous de mettre un voile sur une guerre qui pendant si longtemps n’en avait pas le nom. C’était bien une guerre, conduite par notre pays contre un peuple au sein duquel grandissaient année après année l’idée nationale algérienne et la conviction, largement partagée, que l’amélioration de sa situation était impossible dans le cadre colonial.

C’est cette guerre, présentée comme une simple opération de police, mais aussi le trop long refus de rechercher une solution pacifique, qui ont attisé les haines, alimentées par les jusqu’au-boutistes de tous bords. L’ambivalence et l’hybridité du contexte colonial ont conduit des Algériens attachés à leur bout de France, en fait une France qui selon moi n’était pas la France, à se jeter dans une bataille à contre-courant de la lutte émancipatrice de leur propre peuple, qui revendiquait son droit à disposer de lui-même.

Ils en sont sortis en fantômes d’eux-mêmes, brisés, mutilés, appauvris, dépossédés de leurs biens, mais aussi déracinés – ce n’est pas la moindre de leurs souffrances –, coupés de leur terre natale, cet endroit, pour reprendre les mots de Charles Péguy, « où l’on peut parler une langue, où peuvent régner des mœurs, un esprit, une âme, un culte. » C’est d’autant plus vrai qu’ils furent ensuite abandonnés à leur sort, et qu’on leur attribua des étiquettes aux intitulés antinomiques, « victime » ou « collaborateur » : ils furent privés par les uns de la reconnaissance que leur engagement méritait, et honnis par les autres pour ne pas s’être extraits de leur dépendance aux colonisateurs.

Voilà pourquoi je pense que l’acte que nous allons effectuer dépasse la simple repentance ; il aidera à travailler sur des questions mémorielles dans un climat d’apaisement. Il s’inscrit dans l’important travail de mémoire qui doit être engagé des deux côtés, en Algérie comme en France, de manière réciproque, pour que nous nous retrouvions dans une histoire commune partagée, permettant à chacun de ne pas rester enfermé dans son propre vécu. Il est grand temps de jeter des ponts entre nos deux peuples pour leur assurer des relations confiantes et amicales, à l’image du grand travail de réconciliation qui a rapproché la France et l’Allemagne.

Il faut pour cela que l’exigence de vérité ne soit pas à sens unique et que le travail de mémoire ne se transforme pas en un grand marché, dans lequel chacun sélectionnerait les produits qui lui conviennent au gré de son intérêt électoral. Pour impulser des initiatives communes, les sujets ne manquent pas, des milliers de morts du massacre de Sétif du 8 mai 1945 à l’assassinat du jeune mathématicien communiste Maurice Audin en 1957, des exactions des uns et des autres aux assassinats parisiens du 17 octobre 1961, sans oublier les nombreuses autres victimes civiles et militaires des deux camps qui, de chaque côté de la Méditerranée, restent en attente d’un apaisement de leur douleur.

Chacun comprendra qu’il ne s’agit pas pour moi – pour nous – de minorer le grand intérêt du texte que nous nous apprêtons à voter, mais bien au contraire de souligner que nous participons à ouvrir un chemin. Ce chemin fera honneur à notre pays, qui se doit de tirer les leçons de l’histoire dont il a hérité pour assumer sans complaisance ses pages sombres comme ses moments les plus glorieux.

(Applaudissements sur les bancs des groupes GDR, FI et SOC et sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)

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