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Retraites : combattre cette réforme jusqu’au retrait (PLFRSS 2023)

Grave, elle est grave l’heure que nous vivons. Elle est lourde d’inquiétudes, de menaces et de périls. L’humanité est pourtant capable du meilleur. Et c’est de ce meilleur que nous devons être les œuvrières et les œuvriers.

C’est des ténèbres les plus profondes qu’est née la sécurité sociale, à la fois aboutissement et commencement : aboutissement car étoile d’une lutte cruciale, commencement car nous n’étions jusqu’alors que dans l’antiquité de nos droits. Face aux aléas de l’existence, il s’agissait de s’assurer mutuellement « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins ». Rien de tout cela ne s’est fait dans l’insouciance, dans l’inconscience et dans la facilité. Les forces de l’argent avaient failli ; un espoir commun avait été mis en chantier ; des idées dont l’écho avait grandi dans les forges, les ateliers et les bureaux prenaient le dessus sur d’autres. On voulait partager. Quelle formidable invention sociale et audace que le droit à la retraite ! Avoir le droit d’être libéré du travail prescrit et toucher de quoi vivre quand même. Quel geste de civilisation ! Prendre soin de chaque personne d’un bout à l’autre de sa vie.

C’est le travail qui crée la retraite. Grâce à la sécurité sociale, il la crée pour tous : le travail, ce magnifique geste d’humanité, de contribution sociale, de création et de partage, quand on n’y est pas maltraité ou exploité, quand on n’y abîme pas sa vie ; le travail pour s’accomplir, mais avec la conscience qu’il n’y suffit pas ; le travail à sa juste place dans les vies, des vies ouvertes à se retrouver, se rencontrer, s’aimer, se cultiver, créer, se dépasser, être libres. Que cela ne soit pas réservé à quelques hasardeux élus !

La retraite, cette perspective donnée à chacun d’un grand espace de liberté au bout de sa vie professionnelle, ce qu’Ambroise Croizat appelait une nouvelle étape de la vie. Ce droit est menacé et rétréci à chaque réforme, alors qu’on nous explique que nos anciens avaient rêvé trop grand. Nos retraites ont toujours coûté trop cher aux grands propriétaires de l’économie, de nos vies. Pour eux, elles le sont dès le premier centime, d’autant plus qu’elles sont soustraites au marché et à la spéculation – double manque à gagner.

Que nous disent ceux qui répètent en boucle que les jeunes n’y croient plus ? Qu’il faut réduire la voilure. Mais pour qu’ils croient à quoi, ces jeunes qui entrent dans le monde du travail par la case Uber, par la case précarité, par la case galère ? (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR-NUPES et Écolo-NUPES.) Faut-il qu’ils croient à des droits tout rabougris, en forme de matelas de camping pour amortir la chute car, quel que soit leur talent, ils ne pourront pas tous devenir une star de la musique ou du ballon ? Est-ce cela la promesse ?

À ce stade, le projet libéral est un système par répartition réduit à un filet de sécurité, juste pour donner le change. Le nombre d’actifs par retraité baisse, disent les pourfendeurs du droit, comme si c’était suffisant pour renoncer, en se défiant au passage de la prudence des démographes. Notre société, où la productivité du travail augmente de façon continue et où le prétendu coût du travail est allégé d’année en année, n’a-t-elle pas les moyens de préserver un vrai droit ? Où vont les richesses supplémentaires produites ? Dans les salaires ou les retraites ? Non, elles vont principalement dans la grande poche sans fond des actionnaires : 10 milliards d’euros de plus en 2021 pour ceux du CAC40, ce qui suffirait à faire passer le cap de la période 2028-2032 à notre système de retraite.

Ne pouvons-nous pas, si nous tenons à ce droit, choisir d’y consacrer une part plus importante des richesses ? C’est un choix politique, un choix de société. Le besoin de financement existe, mais il n’a rien à voir avec ce qu’en dit le Gouvernement, se mettant les mains sur la tête et poussant de hauts cris pour nous proposer l’amputation pure et simple. L’Union européenne nous demande de limiter nos dépenses publiques et sociales.

Le déficit, de 3 % au plus fort de la courbe, est finançable. Il l’est d’autant plus que, depuis des années, on a fait le choix d’assécher les ressources de la sécurité sociale. Le Gouvernement a choisi de taper à nouveau dans les retraites car elles représentent le quart du total. On en crève du libéralisme !

De nombreuses pistes restent à étudier pour qui voudrait sincèrement garantir le droit à la retraite. C’est d’ailleurs la seule question qui vaille : comment garantir ce droit ? Toutes ces pistes ont été écartées car on veut faire payer les salariés pour toucher un double jackpot : deux ans de plus à cotiser pour ceux et celles qui le pourront ; deux ans de pensions économisées. Décaler l’âge et augmenter la durée de cotisation nécessaire revient à réduire la durée de la retraite en bonne santé d’un grand nombre de personnes, voire à la supprimer.

L’espérance de vie en bonne santé se situe à 63 ans. L’âge légal de départ sera porté au-delà de cet âge : ce sera la retraite pour se soigner, par forfait, quand on est au bout du rouleau.

Le Gouvernement veut nous voler nos meilleures années de retraite. Chacun peut mesurer ce que représente à l’échelle d’une vie le fait de travailler deux ans de plus : c’est 10 % d’une retraite en moyenne. Tout le monde va passer à la caisse. Comme nous sommes inégaux devant l’existence et le travail, le prix à payer sera plus fort pour certains, encore plus pour certaines, particulièrement en outre-mer. Vous n’allez rien sauver du tout.

Le monde du travail a d’ailleurs bien compris la gravité de ce projet. Les organisations syndicales s’y opposent ; le pays est en colère, descend dans la rue et se cabre. Ce projet n’a pas de majorité populaire.
(Applaudissements sur les bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES.)

Quelque chose est à comprendre de ce qui est en train de se passer, une donnée à intégrer, même pour des néolibéraux : le droit à la retraite est un droit intouchable ; il est dans le socle fondamental. La volonté populaire est de le protéger, de le bichonner, de le sacraliser. Le Gouvernement, qui le sait bien, parle de justice, de progrès et d’équilibre, et prétend vouloir le sauver. Si c’était vrai ! Tout le monde a bien compris que le contenu n’est pas conforme à l’emballage. Le Gouvernement, qui le sait bien, a décidé d’accélérer et de passer en force.

Parce que, pour vous, choix de société et choix comptables se confondent, comme en témoigne d’ailleurs le fait que vous présentiez un texte budgétaire, le message envoyé au Parlement est clair : de toute manière, nous ferons ce que nous voulons, comme d’habitude. Alors, de quoi et pourquoi allons-nous discuter, puisque l’essentiel du projet – le report de l’âge de départ et l’allongement de la durée de cotisation – ne sont, nous a-t-on dit, pas négociables ? Des petites décorations insignifiantes qui ont été ajoutées autour ? La dernière en date, annoncée dans la presse hier, confirme à quel point vous êtes paniqués.

L’honnêteté m’oblige à préciser que, pour nous non plus, ce n’est pas négociable : nous ne voulons pas de ce projet et rien ne pourra le rendre acceptable. Ne soyez pas fiers. Ne vous racontez pas d’histoires. Ne vous dites pas que vous agissez pour le niveau de vie des retraités : la réforme n’en traite presque pas. Ne vous dites pas que vous allez sauver le système : vous allez le fragiliser. Ne vous dites pas que vous allez mieux prendre en considération la pénibilité, la situation des femmes, les carrières longues ou encore les difficultés dans les outre-mer : ce sera au mieux le statu quo – et quand bien même vous feriez tout cela, regardez quel serait le prix à payer ! Ne vous racontez pas que c’est un mal nécessaire.

Demandez-vous si vous voulez vraiment obliger les femmes et les hommes de ce pays à travailler deux ans de plus. Combien nous disent, avant même d’être arrivés au bout de leur vie professionnelle, qu’ils n’en peuvent plus ? Ils se disaient : « Quand je serai à la retraite… » ; désormais, ils se demandent : « Quand serai-je à la retraite ? » (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR-NUPES et sur plusieurs bancs des groupes LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES.) Votre opération vise à les culpabiliser, comme si le droit à la retraite était indésirable, indu ou exorbitant – comme s’il fallait n’occuper sa vie et ses rêves qu’à produire et qu’à consommer.

Mais nous avons dépassé le stade de ce désaccord. Considérez la faille qui s’ouvrirait pour la République si ce projet, qui suscite tant d’opposition dans le pays, devait être poussé plus avant. L’esprit de responsabilité commande l’abandon de cette réforme terrible et le retrait de ce texte illégitime. Vous devez vous rendre à l’évidence – vous n’avez pas le choix, à vrai dire : il n’y a pas de chemin praticable. Vous devez prendre la mesure de la volonté populaire. Elle se rappellera d’ailleurs encore à vous demain et samedi. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES et Écolo-NUPES. – M. Gérard Leseul applaudit également.)

J’écoutais il y a quelques jours Ariane Ascaride lire des poèmes de Bertolt Brecht – celui-là même qui faisait observer avec une ironie féroce que si le peuple ne votait pas correctement, il n’y avait qu’à le dissoudre.

Il écrivait : « Quiconque ne maintient pas sa juste revendication agit immoralement. Qui renonce à son droit laisse pourrir le droit. Qui ne remet pas la brute à sa place encourage la grossièreté. Qui ne mange pas à la table commune gâte la conscience des mangeurs. »

Nous maintenons notre juste revendication. Nous ne laisserons pas pourrir le droit. Nous nous opposons à votre brutalité. Nous vous exhortons à ne pas démonter la table commune. Vous devez maintenant retirer votre projet. (Mmes et MM. les députés des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES se lèvent et applaudissent.)

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Pierre
Dharreville

Député des Bouches-du-Rhône (13ème circonscription)

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