Interventions

Motions de censure

Motion de censure sur le PLFSS suite au 49-3

C’était un jeudi, un banal jeudi de début d’automne où l’on sait, sans vouloir l’accepter, que l’air froid se prépare à livrer ses premiers assauts. Le temps n’était pas à l’orage ; un ciel grisâtre recouvrait simplement Paris d’une couche de coton humide.

On se remettait à peine des grèves et des manifestations des salariés exaspérés de voir les patrons du CAC40 s’octroyer des augmentations généreuses tandis qu’ils devaient se serrer la ceinture. Ou plutôt, on n’oubliait pas, dans de nombreux appartements, autour des tables du repas du soir, que la cause était loin d’être entendue. Et l’on ne s’y faisait pas.

À l’hôpital de Martigues le ciel était plus réconfortant et Eulalie, qui avait bien compris qu’elle ne terminerait pas son service de sitôt, s’affairait d’une chambre à l’autre pour essayer de répondre aux demandes des patients dans le bruit insupportable des chaînes d’information continue qui débitaient l’actu en tranches et repassaient les plats en essayant de les vendre pour ce qu’ils n’étaient pas. Elle entendait les pros du commentaire approximatif, de la diatribe et de l’outrance rivaliser de surenchères qui ne servaient qu’à entretenir la rancœur et le ressentiment.

Indéniablement, on y perdait en qualité du soin.

Chambre 304, la dame avait vu repousser trois ou quatre fois son opération de la hanche. Elle était en proie à un mélange d’anxiété et de fatalisme. Eulalie n’avait pas vraiment le temps de désamorcer tout ça, on l’appelait chambre 312 où le monsieur demandait à voir le médecin depuis trois jours et commençait à s’agacer.

Dans un EHPAD de la ville de Fos, Souad avait remonté tous les résidents. Elle allait passer au supermarché faire quelques courses avant la fermeture en espérant trouver chaussure à son prix, avant de rentrer embrasser ses enfants et s’écrouler de fatigue.

Sur le parking de la clinique d’Istres, Amélie quittait le travail sans savoir encore à quelle sauce l’établissement et son personnel, dans l’incertitude depuis plusieurs mois, seraient mangés à Noël par les actionnaires.

À Paris, rue de Varenne, l’atmosphère était pesante. Les gendarmes en poste piétinaient dans cette rue vaguement déserte en attendant que quelque chose survienne, ou peut-être rien. Peu à peu, l’agitation gagnait l’hôtel de Matignon. C’en était trop. Au Palais-Bourbon, les communistes et leurs amis ultramarins avaient fait adopter un amendement qui rendait à la sécurité sociale la bagatelle de 18 milliards d’euros que l’État avait cru pouvoir lui dérober. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES.) Dans la foulée, on avait déjà commencé à les distribuer aux hôpitaux et autres établissements sanitaires, sous les yeux effarés d’une majorité désemparée.

Dans l’hémicycle, vexé, le ministre délégué chargé des comptes publics avait vilipendé les dangereux irresponsables pour leur refus d’obtempérer, leur reprochant au passage avec un talent remarquable par sa mauvaise foi de vouloir s’en prendre aux médecins de famille et de ruiner les enfants et les petits-enfants sur dix générations. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes GDR-NUPES et SOC.) Les ministres enfoncés sur leurs bancs étaient au bout de leur vie. Ils criaient à l’aide. Pitié, qu’on mette fin à leur supplice !

Quelques heures plus tôt, cependant, ils avaient appelé de façon vibrante à laisser se dérouler le débat, selon les paroles presque émouvantes prononcées par l’un d’eux, craignant d’être renvoyés à leur table de travail dès l’entame par une assemblée assez peu satisfaite de la copie présentée.

Mais si les choses continuaient ainsi, on risquait de s’attaquer aux superprofits et même aux profits, qui sait, de mettre fin à la foire aux exonérations de cotisations, et pis encore, de donner du souffle à la sécurité sociale.

Un cauchemar ! Ce n’était pas du tout le plan imaginé ! Allez revenir là-dessus une fois les choses engagées !
Un cortège de voitures sombres passa précipitamment le porche de l’hôtel de Matignon. Quelques centaines de mètres plus loin, il s’engouffra dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. La Première ministre, d’un pas à demi décidé, alla s’asseoir sur sa banquette rouge. Elle leva un regard inquiet vers la présidente qui ouvrait la séance, sans l’écouter. Elle comprit à son regard que son tour était venu, elle se leva comme on passe dans le pédiluve avant d’entrer dans la piscine, parce que c’est obligatoire. (Sourires et applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES et Écolo-NUPES.) Elle avait décidé d’apparaître calme pour incarner la responsabilité et l’autorité.

La disposition de la Constitution qu’elle devait invoquer, l’alinéa 3 de l’article 49, lui permettait de décider seule et de contraindre le Parlement à l’accepter. Elle essayait d’oublier qu’elle s’était livrée au même exercice la veille sur le budget de l’État. On venait d’inventer, selon le bon mot d’un de ses conseillers, l’article 98.6. Honnêtement, ça faisait un peu beaucoup à assumer. (M. Nicolas Sansu applaudit.) Le Parlement était quand même censé examiner le budget et contrôler l’action du Gouvernement. Il avait à peine eu le temps de commencer à le faire.

En lisant son texte écrit au crochet de dentelle, elle disait aux députés – et surtout au pays s’il voulait bien l’entendre – que c’était de leur faute et qu’ils n’avaient qu’une seule idée en tête, celle d’empêcher le Gouvernement d’agir. La ficelle était un peu grosse, mais elle n’en avait pas trouvé d’autre. (Sourires et applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES.)
Le Président de la République l’avait encouragée : on n’avait qu’à faire un tir groupé. Il avait même regretté qu’on n’intègre pas dans ce texte la vilaine réforme des retraites qu’il avait promise au grand patron des grands patrons et aux clubs des capitalistes libéraux de Bruxelles. La Première ministre n’avait pas senti qu’elle avait à ce point le sens du sacrifice.

On avait rameuté tous les députés amis présents dans le périmètre avec la consigne de lui faire la claque comme on sait faire à la télé. Ils s’étaient levés pour une standing ovation , une ovation debout (Applaudissements sur quelques bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES et Écolo-NUPES) qui leur permettait au moins d’évacuer tout le seum accumulé.

Une assemblée qui applaudit à tout rompre une cheffe de gouvernement qui vient la désavouer et l’empêcher, c’était une scène qui en disait long sur la crise politique depuis longtemps engagée. Le geste qu’elle venait d’accomplir était un acte d’autorité si ce n’est d’autoritarisme ; il était tout autant un aveu de faiblesse. Elle redescendit de la tribune sous les hourras de sa majorité un peu défaite en affichant un sourire fragile pour faire bonne mesure.

La gauche allait déposer une deuxième motion de censure. Elle n’avait pas le choix. Elle n’avait pas le choix, car le budget du Gouvernement pour la sécurité sociale viendrait aggraver une situation déjà tendue dont il ne prenait pas la mesure. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR-NUPES et LFI-NUPES.) Elle n’avait pas le choix, car sans cela elle donnerait le sentiment d’accepter de se laisser piétiner et elle verrait l’usage du 49.3 se banaliser. Le Gouvernement, s’il était un peu honnête avec lui-même, aurait dû admettre qu’il ne pouvait pas faire adopter son budget tel qu’il l’avait souhaité : il aurait dû prendre en compte les visions alternatives. La gauche ne se serait pas pour autant rangée derrière ce budget, mais c’était une nécessité. Et la majorité, que certains avaient taxée de majorité Calimero, devait elle aussi regarder les choses en face.

Soulagée, malgré tout, la Première ministre était remontée dans sa voiture pour rejoindre l’hôtel de Matignon, où elle serait moins embêtée qu’au Palais-Bourbon. Les députés, qui étaient là par la volonté du peuple, qui désormais n’y étaient plus par celle de la Première ministre, avaient regagné leurs circonscriptions, qui inquiet, qui en colère, qui les deux. La majorité relative menait à un nouvel affaiblissement du Parlement et de la délibération collective. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES.)

Le Président de la République, en roue libre, organisait en parallèle des réunions dites Conseil national de la refondation. Les ministres avaient pour consigne, lorsqu’un député ou une députée avançait une proposition ou posait une question, de les renvoyer vers ces instances évanescentes à sa main. C’était comme un jeu, tandis que se perpétuait la colère des personnels hospitaliers, parmi d’autres.

Durant cette séquence, l’extrême droite avait consacré son énergie à instrumentaliser de façon obscène et grossière le drame tragique et insupportable vécu par une petite fille (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES – Exclamations sur les bancs du groupe RN) , afin de désigner les étrangers à la vindicte comme rien moins que l’armée du crime, sinistre rengaine qui faisait recette dans bien des pays d’Europe et du monde, où la montée des nationalismes avait de quoi nourrir les inquiétudes pour l’avenir. Au cours du débat parlementaire, décidée à aller encore plus loin dans l’assèchement des cotisations sociales, elle avait porté ses voix d’un côté, puis de l’autre, cherchant une introuvable respectabilité pour alimenter la confusion. L’heure était trop grave pour jouer au Mistigri. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES.)

Avec eux, celui-là ne pouvait décidément rien avoir en partage. Dans le train qui l’arrachait au grand soleil d’été qui courbe la Provence pour le conduire vers l’automne parisien, en préparant son intervention pour défendre la motion de censure déposée par la gauche de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, le député de l’ouest de l’étang de Berre se repassait ce mauvais film d’erreur en maronnant devant la gravité des événements. On pouvait parler d’une crise politique profonde, se disait-il. On n’en sortirait pas sans faire émerger de nouvelles dynamiques sociales d’émancipation humaine, sans le goût populaire d’un rêve et d’un projet largement partagés, sans un nouvel espoir. Comme ses collègues communistes et ultramarins, il voterait la censure pour dire la défiance. Il la voterait avec en tête ce projet, et tant de propositions pour la santé et la sécurité sociale.

Ne croyez pas que cela peut se passer comme ça, encore et encore, nous ne l’acceptons pas, dirait-il à quelque chose près, dans une protestation adressée au nom de ses collègues contre l’impuissance à laquelle on voulait les réduire. Si elle ne l’était pas encore, vous rendez votre loi illégitime. Où croyez-vous aller avec tout ce mépris ? Puis, moins découragé que jamais, en ce jour d’automne qu’il se refusait à banaliser, il descendrait de la tribune. (Les députés des groupes GDR-NUPES, LFI-NUPES, SOC et Écolo-NUPES se lèvent et applaudissent vivement.)

Imprimer cet article

Document lié à cet article :

Pierre
Dharreville

Député des Bouches-du-Rhône (13ème circonscription)

A la Une

Dernières vidéos de Pierre Dharreville

Réforme des retraites En savoir plus

En direct

Thématiques :

Affaires économiques Lois Finances Développement durable Affaires sociales Défense nationale Affaires étrangères Culture et éducation Voir toutes les thématiques