Débat sur les limites actuelles et perspectives d’améliorations du système d’orientation post-bac
Publié le 10 février 2026Le débat sur l’orientation postbac ne porte pas uniquement sur les modalités techniques d’affectation ; il concerne très concrètement les conditions dans lesquelles notre jeunesse construit son avenir.
La première limite majeure du dispositif tient à sa mise en œuvre : l’orientation repose sur des moyens humains très insuffisants. Dans de nombreux lycées, les psychologues de l’éducation nationale, chargés de l’orientation, sont trop peu nombreux pour assurer un suivi réel. Quant aux équipes éducatives, elles manquent de temps et de formation pour accompagner les élèves individuellement.
Le temps qui devrait être consacré à l’orientation, notamment dans le cadre de l’accompagnement personnalisé (AP), est en réalité largement absorbé par le soutien scolaire. L’orientation passe donc trop souvent au second plan.
Ainsi, nous demandons à des jeunes de formuler des choix structurants, et parfois irréversibles, pour leur avenir sans leur garantir un accompagnement à la hauteur de l’enjeu.
À cela s’ajoute l’illisibilité persistante des critères de sélection : le poids respectif des notes, des appréciations, des attendus locaux ou des éléments extrascolaires demeure difficile à comprendre pour beaucoup de familles. Ce manque de transparence alimente un sentiment d’arbitraire, qui fragilise la confiance dans l’institution.
Enfin, l’attente des réponses, les refus successifs et les listes d’attente prolongées génèrent un stress massif. Ce phénomène touche toute la jeunesse, mais il frappe plus durement encore ceux qui disposent de moins de solutions alternatives.
Ces défaillances d’accompagnement ne sont pas neutres socialement : elles produisent des effets différenciés selon les territoires. Dans l’académie de Créteil, les lycéens sont proportionnellement moins nombreux à recevoir une proposition d’admission que dans le reste du pays, et cet écart ne se résorbe pas au moment d’intégrer effectivement une formation.
Cela traduit une fracture territoriale nette : dans les académies les plus populaires, une part significative des lycéens demeure éloignée d’un accès à des études supérieures correspondant à leur choix. Cette situation résulte d’inégalités sociales de départ qui pèsent lourdement sur les trajectoires d’orientation – moins d’accès à l’information, moins d’accompagnement familial dans la procédure.
À ces inégalités territoriales s’ajoutent des inégalités de filières particulièrement marquées. Toujours dans l’académie de Créteil, seuls 56 % des bacheliers professionnels et 66 % des bacheliers technologiques accèdent à une formation correspondant à leur poursuite d’études.
Or ces filières concentrent davantage d’élèves issus des classes populaires. Plus l’origine sociale est modeste, plus l’accès aux études supérieures se restreint. Autrement dit, le système d’orientation entérine des logiques de classe déjà à l’œuvre tout au long de la scolarité.
À cette sélection – par le territoire et par la filière – s’ajoute une transformation plus insidieuse encore de la logique même de l’orientation. On demande désormais aux élèves de se distinguer, de se valoriser, de produire des preuves individualisées de leurs mérites – lettres de motivation, engagements extrascolaires, expériences diverses –, autant d’éléments qui supposent la maîtrise de codes sociaux inégalement répartis.
Cette injonction à l’autopromotion installe un individualisme compétitif qui favorise ceux qui savent se présenter plus que ceux qui ont simplement la capacité de réussir. Elle nourrit aussi le développement d’un marché privé de l’accompagnement, réservé à celles et ceux qui peuvent assumer le coût d’un tel accompagnement.
Derrière ces mécanismes se dessine en réalité un choix politique plus large. Deux conceptions de l’enseignement supérieur s’opposent : l’une qui en fait un levier d’émancipation garantissant un égal accès aux études, l’autre qui organise la rareté des places et la compétition comme mode de sélection.
Face à ces constats, je résume mes questions en une seule : que propose le gouvernement pour rompre avec cette politique de classe et pour permettre aux jeunes des catégories populaires une orientation réellement choisie, éclairée et émancipatrice ?
M. Philippe Baptiste, ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace
Je vous remercie pour l’inscription à l’ordre du jour de ce débat sur un sujet fondamental pour la nation – l’accès à l’enseignement supérieur. Dans vos propos liminaires, vous avez abordé de nombreux sujets connexes : l’équité territoriale – enjeu majeur –, la place du baccalauréat ou le montant des bourses, par exemple. Je ne pourrai pas tous les traiter dans mon propos liminaire, mais je veillerai bien entendu à vous répondre par la suite.
Nous avons tous été confrontés, un jour, à cette question fondamentale : qu’ai-je envie de faire demain ? La plupart d’entre nous ont dû se poser la question au lycée. Notre responsabilité, en tant que gouvernement, est d’abord de permettre aux lycéens de se poser cette question dans les meilleures conditions possibles, avec les meilleurs conseils d’orientation, sachant qu’ils ne bénéficient évidemment pas tous du même environnement familial ou socioprofessionnel, ce qui constitue l’une des sources majeures d’inégalités – quel que soit le système que nous pourrions construire.
Une fois que les élèves ont apporté une réponse à cette question, nous devons faire le maximum pour que chacun puisse accéder à la formation qu’il a choisie.
Je reviens un instant sur le chemin parcouru depuis la loi du 8 mars 2018 relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (ORE). En huit ans, le système d’accès à l’enseignement supérieur a été profondément remanié.
En 2017, le Conseil d’État avait condamné le recours au tirage au sort – non prévu par la loi, mais rendu inévitable par le système d’admission postbac de l’époque. C’est pour répondre à cette décision, et à l’impérieuse nécessité d’offrir à nos jeunes une procédure équitable, que Parcoursup a été créé.
Si l’on remonte encore plus loin, souvenez-vous également – pour ceux d’entre nous qui ont connu cette époque – des files d’attente devant les universités, à l’aube, pour s’inscrire à l’aide de dossiers papier, ou du 3615 Ravel. Il fallait alors limiter ses choix du fait même du support papier.
Parcoursup, c’est un univers des possibles ; c’est le choix. La plateforme propose 24 000 formations territorialisées – elles ne sont évidemment pas toutes différentes, mais ce sont bien 24 000 formations –, ce qui offre à chaque lycéen un très large éventail de possibilités pour construire son avenir. C’est une force mais aussi, parfois, une source d’inquiétude pour les jeunes qui se retrouvent face à cet univers des possibles.
Parcoursup est efficace : grâce à la plateforme, plus de neuf lycéens sur dix reçoivent une proposition d’admission, dans des délais très courts – les trois quarts des candidats obtiennent désormais une réponse positive dès la première semaine.
Je veux le dire de nouveau aujourd’hui de manière extrêmement claire : Parcoursup n’est pas un algorithme. Les étudiants candidatent, ils déposent un dossier et, en retour, des professeurs, des professeurs des universités, des professeurs de classe préparatoire, de BTS – brevet de technicien supérieur –, se mettent autour de la table, consultent les dossiers et classent les candidatures. Il s’agit d’un travail énorme. Ils examinent les dossiers un par un et, s’ils s’aident parfois d’algorithmes locaux, ce sont bien des hommes et des femmes qui sont à la manœuvre.
Parcoursup ne fait que récolter les choix des élèves. Derrière, il n’y a pas d’algorithme ; c’est tout sauf une boîte noire. C’est au contraire une boîte totalement transparente, où sont recueillis les dossiers, pour être ensuite distribués aux professeurs, dans les universités et les classes prépa, à charge pour ces derniers de faire le travail. Je le répète, ce sont des milliers d’hommes et de femmes qui œuvrent pour cela.
Parcoursup, c’est aussi un effort démocratique. En 2025, près d’un million de lycéens et d’étudiants ont participé à la procédure, soit 200 000 de plus qu’en 2017. Sur ce million de candidats, seuls 38 élèves, 38 élèves de trop, n’ont pas trouvé de formation. Ce résultat, on le doit non seulement à la plateforme mais aussi à la mobilisation des commissions d’accès à l’enseignement supérieur, qui repêchent, un par un, les candidats en difficulté : là encore, des hommes et des femmes – et non des algorithmes –, traitent chaque cas individuel.
Au-delà de ces aspects liés à la sélection, la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur reste le principal moteur de justice en ce domaine. Les quotas sociaux introduits dans Parcoursup ont permis à des milliers de lycéens boursiers d’accéder à des formations qui leur semblaient inaccessibles – je pense notamment aux bouleversements majeurs dans le recrutement de Sciences Po Paris par exemple, où la part des boursiers a triplé depuis son intégration dans Parcoursup ; je pense aussi aux écoles vétérinaires, qui ont considérablement diversifié leur recrutement. Les Cordées de la réussite démontrent également leur efficacité, et les chiffres parlent d’eux-mêmes : les lycéens qui participent à ces dispositifs ont un taux d’admission supérieur de près de 3 points à la moyenne nationale, taux qui monte à 6 points pour les bacheliers professionnels. C’est la preuve que l’accompagnement personnalisé paie.
Notre politique volontariste en faveur des bacheliers technologiques et des bacheliers professionnels porte aussi ses fruits. La moitié des bacheliers technologiques candidats à un BUT – bachelor universitaire de technologie – reçoivent aujourd’hui une proposition d’admission, tandis que les trois quarts des bacheliers professionnels trouvent une place en BTS, alors qu’en 2017 ces formations étaient en train de se transformer en pseudo-classes préparatoires. Nous sommes donc, en quelque sorte, revenus à l’essence du BTS.
Ces résultats sont le fruit d’un travail de fond pour adapter les formations aux profils des élèves, qui peuvent se voir proposer un dispositif d’accompagnement personnalisé et adapté, comme le dispositif « oui si », qui bénéficie à plus de 26 000 étudiants chaque année, dans les universités et dans les écoles, et qui a permis de diviser par trois le taux d’abandon de ces publics.
Les usagers eux-mêmes reconnaissent ces progrès. Selon une enquête de l’institut CSA, plus de 70 % des lycéens considèrent que Parcoursup les aide à construire leur projet d’orientation. Les nouveaux outils, les sites d’entraînement, les comparateurs de formation, les systèmes de favoris répondent à leurs attentes ; la messagerie de contact, les chats en direct, les réseaux sociaux, tous ces canaux permettent un accompagnement au plus près des besoins.
L’accompagnement, enfin, a été enrichi grâce au programme Avenir(s) piloté par l’Onisep, l’Office national d’information sur les enseignements et les professions. Ce programme innovant permet un suivi personnalisé dès la classe de cinquième, avec des outils adaptés à chaque âge. Il favorise la découverte des métiers, l’exploration des formations, la construction progressive du projet d’orientation, y compris en intégrant des techniques d’intelligence artificielle, non pas pour fermer ou pour téléguider les jeunes vers telle ou telle formation, mais pour ouvrir le monde des possibles à chaque jeune qui le souhaite.
Promettre à chacun d’entre eux de construire un parcours choisi et réussi dans l’enseignement supérieur, c’est un enjeu de justice sociale, un enjeu d’efficacité économique. Notre pays a besoin de tous les talents pour relever les défis qui sont devant nous. Des marges de progrès subsistent, des inégalités territoriales – cela a été souligné par plusieurs d’entre vous – sont présentes et persistantes : nous devons y travailler. Nous devons aller plus loin dans l’orientation, dans la formation des enseignants, en particulier dans la formation des enseignants du secondaire en matière d’orientation. Enfin, nous devons poursuivre le travail d’articulation entre secondaire et supérieur.
Tels sont bien les sujets du débat de ce jour, et je répondrai évidemment à vos différentes questions.