Symboles de l'Union européenne

par Lecoq Jean-Paul

Madame la présidente, madame la ministre, mes chers collègues, pour nous, le destin de l’Europe, notre destin, est une affaire non pas de symboles, mais de contenu. Le problème n’est pas tant de savoir où planter un drapeau, mais ce qu’il dit, ce qu’il représente. Quel sens symbolique et politique revêt-il pour les peuples européens ?

Nous croyons dans la force des symboles dès lors que ceux-ci portent une réalité commune, comme c’est le cas pour notre hymne, la Marseillaise, notre effigie, Marianne, et notre devise, « liberté, égalité, fraternité », qui nous rappelle constamment que sans égalité ni fraternité, il n’y a pas de liberté généralisée. Ces symboles, auxquels on peut ajouter le drapeau tricolore, placent notre régime républicain dans le sillon de la Révolution de 1789.

Nous, députés communistes, assumons pleinement cet héritage politique et sommes fiers de ces symboles, qui sont la métaphore de notre identité commune dans la ligne des idéaux révolutionnaires, et de notre projet politique fondé sur la République et la démocratie.

L’identité et le projet politique : voilà ce que les symboles sous-tendent. Et voilà le véritable débat qui s’ouvre. Nous nous sentons européens et nous n’avons pas de leçon d’Europe à recevoir, surtout lorsque celle-ci a la faiblesse de vouloir s’enseigner à partir d’un drapeau.

Nous sommes les enfants d’une famille politique qui s’est opposée aux deux guerres mondiales qui ont saigné à blanc les peuples et les nations du continent pendant que les barons de l’argent prospéraient. Nous sommes d’une famille qui n’a cessé de construire des ponts entre les cultures, les savoirs, les peuples et les nations, une famille qui considère qu’en raison de son histoire, de sa culture, de ses valeurs, mais aussi de l’intérêt de ses populations, l’Europe sera sociale ou ne sera pas. Nous sommes d’une famille qui considère que l’idée d’Europe doit et devra perdurer, mais pas sous le joug des intérêts privés.

Le problème de l’Europe porte donc bien sur son projet politique. Pour emprunter cette formule à un célèbre dialogue prémonitoire de Michel Audiard, déclamé ici même, à cette tribune : « Je ne vous demanderai pas d’oublier ce que vous êtes, en repoussant cette Europe des maîtres de forges et des compagnies pétrolières, cette Europe de la fortune contre celle du travail, de l’industrie lourde contre celle de la paix. Je me contenterai de vous exposer en quoi le cap que vous suivez se situe à contre-courant de l’intérêt des populations. » Vous avez reconnu le texte déclamé par Jean Gabin dans Le Président.

Des siècles d’une histoire mouvementée, souvent dramatique, quelquefois exaltante, ont forgé des nations à partir de la volonté des peuples présents sur ce même continent. Tous se sont sentis européens et tous ont exprimé une pensée européenne. Pourtant, et malgré de nombreuses tentatives funestes, ce ne sont ni les rois ni les empereurs qui sont parvenus à jeter les bases d’une Europe politique. Ce sont les peuples.

L’Europe est démocratique. Tous ses États sont démocratiques, parce que ses nations ont conquis la démocratie. Le drapeau de l’Union symbolise donc à la fois l’identité européenne, que nous embrassons, et son projet politique, c’est-à-dire celui d’une Europe néolibérale et technocratique qui s’apparente plus à une « Union des marchés européens » qu’à une union des peuples.

Cette Europe des marchés, nous la rejetons. C’est une Europe dont les peuples se sont détachés parce qu’elle s’est détachée d’eux. Pourtant, que l’idée d’Europe est belle ! Cette position, notre position, s’est déjà exprimée avec force lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne, un texte qui consacrait ces fameux symboles de l’Union en leur donnant un sens que le peuple français a rejeté.

En votant « non » à près de 55 %, les Français sont allés contre les intérêts de quelques-uns. Il a donc fallu rétablir les choses, et c’est le couple Merkel-Sarkozy qui a repris les principes et les règles de la Constitution européenne pour les insérer dans le traité de Lisbonne aujourd’hui en vigueur.

À la suite de la crise de 2008, après laquelle l’Union européenne a laissé les peuples exsangues financièrement, les Européens ont assisté à la crucifixion du peuple grec, qui avait osé défier l’Europe. Mais tout le monde n’est pas perdant dans cette affaire : la Banque centrale européenne a empoché cette année 7,8 milliards d’euros grâce aux bons du Trésor grec qu’elle détient depuis 2012.

Nous restons en effet convaincus que ce n’est pas en buvant la potion néolibérale jusqu’à la lie que nous sauverons l’Union, et moins encore que nous serons sauvés du péril nationaliste et xénophobe qui peut s’exprimer ici et là. Il est hors de question de repenser la construction européenne en s’appuyant sur la peur de l’autre. Le nationalisme est une impasse mortifère pour les peuples européens et se fait toujours le brutal allié du capitalisme décomplexé dès qu’il arrive au pouvoir.

Aujourd’hui, les peuples d’Europe attendent des actes de solidarité au regard des difficultés économiques et sociales auxquelles ils sont confrontés. Si l’Union d’aujourd’hui avait une devise, ce serait « austérité, compétitivité, précarité ». Suggérons-lui « protection, paix, justice et solidarité », car l’Europe ne pourra se faire sans faire passer l’humain d’abord. Nous, communistes, croyons dans une refondation de l’Europe qui serait consacrée par un véritable traité social européen porteur des valeurs de justice, de liberté et d’égalité, sur lesquelles reposeraient des normes protectrices pour les travailleurs, les jeunes, les plus âgés, les handicapés, et pour la planète.

Les solutions, nous les défendons depuis longtemps. Premièrement, il s’agit de détruire ce dogme néolibéral qu’est le traité sur la stabilité, comme nous l’avions proposé en déposant conjointement avec le groupe Die Linke au Bundestag une proposition de résolution européenne dès 2011. La règle d’or, notamment les limites de 3 % du PIB pour le déficit et de 60 % pour la dette publique, muselle toute politique de relance progressiste, et tout espoir pour les peuples de reprendre leur part de la richesse.

La lutte contre l’évasion fiscale constituera la clef de voûte de ce projet, puisqu’elle permettra aux États européens de retrouver une certaine vigueur financière. Près de 1 000 milliards d’euros par an s’évaporent en Europe. Qu’elle soit légale ou illégale, l’évasion fiscale est un fléau. Comment laisser filer tout cet argent avec autant de flegme que M. Juncker ?

Un traité européen ambitieux permettrait à la Banque centrale européenne de renégocier les dettes souveraines et de relancer l’investissement. Le quatrième acte pour une nouvelle Europe serait de mettre fin aux traités commerciaux négociés dans le plus grand secret, comme le CETA – l’accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne –, et qui sacrifient les peuples et la planète sur l’autel du profit des multinationales.

Même la commission en charge de l’évaluation de l’impact attendu de l’entrée en vigueur du CETA mise en place par le Gouvernement n’a pas pu faire autrement que de critiquer cet accord dont les retombées économiques seront dérisoires. Il aura d’ailleurs fallu un plan d’action du Gouvernement pour le mettre en œuvre. Si nous ne laissons pas le peuple français s’exprimer sur cette question, il sera alors de notre responsabilité de rejeter cet accord.

La directive sur les travailleurs détachés devra aussi être revue de fond en comble pour ne plus être l’instrument de dumping social favori des entreprises européennes. J’étais parmi les premiers à le dire à cette tribune dès 2009.

Une fois ces traités détricotés, le chantier suivant consistera à créer ensemble une harmonisation par le haut des conditions de travail des salariés et une protection sociale et environnementale de la plus haute exigence pour tous. Inspirons-nous des joyaux français pour redonner du souffle à ce projet : la retraite par répartition, la sécurité sociale, l’expression des cultures et leur respect. L’Union européenne ne peut-elle pas, à l’appui de normes progressistes, imposer par son marché intérieur ses valeurs aux multinationales ?

Enfin, pour pérenniser le projet européen, il faudra raffermir sa place sur la scène internationale et diplomatique. Cela fait trop longtemps que l’Union européenne est invisible et faible sur ce plan.

L’Union n’est pas au service de la paix : elle reste bloquée dans les interminables tergiversations franco-allemandes. La gestion de la crise des migrants en est le terrible exemple. En repoussant ces derniers en Méditerranée et en Libye, où ils sont parfois vendus comme esclaves et très souvent maltraités, l’Union européenne a montré un visage inhumain dont personne ici ne peut être fier.

L’Union européenne doit aussi être à la pointe de la lutte contre les inégalités internationales. Pour cela, elle devrait être le plus puissant allié de l’ONU et en respecter chaque résolution, à commencer par celles sur la pleine reconnaissance de l’État palestinien, sur l’organisation d’un référendum au Sahara occidental et sur les Comores.

Quand les uns disent « Europe de la défense », je veux leur répondre « Europe de la diplomatie et de la paix » ! Nous, députés communistes, nous engageons à répondre à cette volonté populaire parce que nous préférons convaincre plutôt qu’imposer. C’est pourquoi nous voterons contre cette proposition de résolution inspirée par des calculs politiciens.

Que pour les peuples et les citoyens d’Europe l’hymne à la joie devienne véritablement l’hymne de la joie dans la construction européenne ; dès lors, le drapeau de l’Union pourra flotter avec fierté au côté du drapeau français.