Santé : lutte contre l'incitation à l'anorexie

par Fraysse Jacqueline

Monsieur le Président, Madame la Ministre, Chers Collègues,

Le texte qui nous est proposé traite indéniablement d’un sujet très important puisque l’anorexie mentale est une affection grave qui touche aujourd’hui entre 30 000  et 40 000  personnes, essentiellement des jeunes.

Outre le danger de mort que peut représenter à termes cette maladie, la dépression qui l’accompagne entraine des tendances suicidaires dans un nombre non négligeable de cas.

Il est donc légitime d’agir pour éviter ces drames que traversent beaucoup de familles, se terminant parfois par le terrible traumatisme du décès d’un jeune.

Il importe en premier lieu de rappeler que l’anorexie mentale est une maladie connue de longue date, qui n’a pas commencé avec les magazines, la publicité, la télévision ou les médias modernes.

Elle relève d’abord de l’état psychologique de la personne concernée.

Mais il ne fait aucun doute que l’image du corps véhiculée par certains médias et les professionnels de la mode peut constituer un déclencheur – particulièrement chez les personnes fragiles – et un facteur aggravant de ces pathologies quand la maigreur, érigée en modèle, devient la norme.

Et nous savons les sacrifices que certains sont prêts à faire pour « entrer dans la norme », surtout pendant la période de recherche identitaire qu’est l’adolescence.

C’est pourquoi, la démarche entreprise de mettre en place un groupe de travail pluridisciplinaire comportant des médecins, des mannequins, des professionnels de la mode et des médias, placé sous la responsabilité des professeurs Marcel RUFO, pédopsychiatre, et Jean-Pierre POULAIN, sociologue, pour réfléchir et rédiger une « Charte d’engagement volontaire sur l’image du corps », nous parait intéressante et utile.

Il s’agit en effet de modifier les conceptions dominantes de la beauté, conduisant à une maigreur excessive, et par la même, d’en réduire les conséquences sur les comportements des jeunes.

Une démarche intéressante sans aucun doute, à condition qu’elle s’inscrive dans un ensemble plus large de dispositions, notamment en matière de santé publique et d’éducation à la santé.

Par contre, nous sommes beaucoup plus réservés sur le contenu du texte qui nous est proposé.

D’abord parce qu’il est réducteur face à l’ampleur et la complexité du problème, ensuite parce que nous doutons de son utilité.

En effet, l’article 223-14 du code pénal prévoit déjà que « La propagande ou la publicité, quel qu'en soit le mode, en faveur de produits, d'objets ou de méthodes préconisés comme moyens de se donner la mort est punie de trois ans d'emprisonnement et de 45000 euros d'amende ».

Cet article a été mis en place après la sortie d’un livre intitulé « Suicide, Mode d’emploi » et, si la loi ne fait pas référence expressément à l’anorexie, il semble inutile de préciser que « l’incitation à ne plus se nourrir » entre dans son champ d’application.

Il nous parait tout aussi inutile, voire exagéré, de créer un nouveau délit à chaque exemple d’incitation dangereuse pour la santé que nous rencontrons.

Dans ces conditions, en effet, pourquoi ne  pas créer également le délit «d’incitation à la boulimie», qui pourrait s’appliquer au mouvement «MIA» le pendant du mouvement pro-ana.

Ou bien aux « feeders », ces psychopathes qui, exerçant une domination psychologique sur leur femmes, les obligent à des excès alimentaires, les conduisant à une obésité pouvant altérer gravement leur santé voire entrainer la mort.

Non, ce n’est pas sérieux.

D’autant que l’article 121-3 du même code prévoit déjà la possibilité de sanctionner une personne pour «mise en danger délibérée de la personne d’autrui» que ce soit de manière directe ou non.

Par conséquent, nous pensons que des moyens juridiques de lutte contre ces incitations dangereuses, notamment pour la santé existent déjà.

Par ailleurs, nous nous interrogeons sur l’applicabilité du présent texte et donc, sur son efficacité.

Sur le fond, nous sommes préoccupés par le flou de la notion de  «maigreur excessive» et par la quasi impossibilité de prouver que l’encouragement a des restrictions alimentaires, de la part de tel site Internet ou tel média auprès d’une personne, a pour effet «de l’exposer à un danger de mort ou de compromettre directement sa santé».

Que l’on intervienne pour empêcher les sites faisant ouvertement l’apologie de l’anorexie tels que ceux qui diffusent les idées du mouvement pro-ana, me parait légitime, mais réduire l’action contre un phénomène aussi complexe, à la mise en place de sanctions supplémentaires me parait illusoire.

C’est facile et cela donne bonne conscience.

Surtout, cela coûte moins cher que de payer des professeurs ou des intervenants extérieurs pour enseigner la nutrition aux enfants et aux jeunes, ou des médecins pour suivre les adolescents qui en ont besoin et traiter les maladies psychiatriques.

Vous présentez ce texte au moment où vous réduisez partout l’accès aux soins, avec la fermeture des lieux de santé de proximité et la mise en place de franchises inaccessibles aux moins fortunés, donc aux jeunes.

Vous nous présentez ce texte alors que vous vous apprêtez à supprimer 11 000 postes de fonctionnaires, personnels enseignant et encadrant, dans l’éducation nationale.

Comment, dans ces conditions, mettre en place une véritable politique de prévention alors que celle-ci passe par des campagnes d’information dans les écoles, les collèges, les lycées et les universités.

Ainsi que par la présence de personnels qualifiés, pour repérer les jeunes en souffrance et les aider à libérer leur parole auprès de psychologues scolaires par exemple, dont nos établissements manquent si cruellement.

Notre pays figure parmi ceux qui enregistrent le plus grand nombre de suicides,  entre 10 et 12 000 par ans selon la Direction de la Recherche de Etudes de l’Evaluation et des Statistiques (DREES). C’est la première cause de mortalité chez les jeunes. Un bien triste record qui devrait nous conduire à travailler cette question très sérieusement.

Les jeunes rencontrent tôt, des difficultés importantes qui contribuent à les déstabiliser :

- difficultés sociales et financières

- difficultés de formation et d’insertion

-précarité angoissante, peur du lendemain.

Toutes les études les concernant soulignent leur mal-être et leur pessimisme face à l’avenir. Ce constat devrait nous préoccuper au plus haut point et nous amener à mobiliser notre énergie et nos moyens pour prendre les dispositions nécessaires afin de surmonter ces difficultés et modifier cette situation.

Ce n’est hélas pas le choix que vous faites.

Vous choisissez de privilégier les cadeaux fiscaux aux plus aisés, au détriment de l’intérêt général et de la prévention, au détriment de la jeunesse.

Là est la question de fond, là ce situe notre divergence essentielle. Nous ne plaçons pas les priorités, pour l’utilisation des moyens dont dispose notre pays, au même endroit. 

Alors bien sur, notre société est en profonde mutation. Les moyens modernes d’expression et de communication peuvent, beaucoup plus que précédemment, influer sur la construction de la personnalité des jeunes et perturber les plus fragiles.

C’est pourquoi nous ne nous opposerons pas à ce texte dont la vertu réside davantage dans l’affichage et la bonne conscience, que dans l’efficacité concrète face à un vrai et douloureux problème.