Régime asile européen

par Peu Stéphane

Monsieur le président, monsieur le ministre d’État, monsieur le rapporteur, chers collègues, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire ici même, émigrer est toujours une souffrance pour celle ou celui qui est contraint de partir, quelles qu’en soient les raisons. C’est une évidence, mais il est utile de la rappeler, car elle guide, ou plutôt devrait guider, notre action politique.

Or, depuis 2015 et l’arrivée de plus d’un million de réfugiés en Europe, les États membres, y compris la France, ont révélé leur incapacité à accueillir dignement ces hommes, ces femmes et ces enfants, et à définir une politique d’asile coordonnée et globale. Pendant ce temps, les naufrages se sont succédé en Méditerranée et ont coûté la vie à plusieurs milliers d’adultes et d’enfants.

Face à la multiplication de ces drames, le caractère fondamental et essentiel du droit d’asile aurait dû conduire les États européens à réaffirmer l’inconditionnalité de l’accueil, à assurer le respect des droits des personnes et à appliquer la convention de Genève de 1951.

Bien loin de ces exigences élémentaires, l’Union européenne et les États membres ont, au contraire, adopté une approche sécuritaire. Le renforcement de la protection aux frontières avec l’édification de barrières toujours plus hautes et sécurisées, la politique communautaire des visas extrêmement restrictive, le développement de l’agence FRONTEX, chargée de la surveillance et des expulsions, et l’externalisation des contrôles frontaliers par la sous-traitance des contrôles migratoires aux pays limitrophes ont contribué à consolider la forteresse Europe.

Ces dispositifs visent à empêcher, coûte que coûte, les migrants d’atteindre le territoire européen, peu importe qu’ils soient ou non en recherche de protection, peu importe que nous soyons responsables des conflits qui les contraignent à fuir, peu importe qu’ils subissent des atteintes à leurs droits fondamentaux. Et pour ceux qui parviennent malgré tout jusqu’en Europe, leur mise sous contrôle est immédiate.

L’espace Schengen, supposé constituer un espace de libre circulation, ne l’est pas pour les migrants. Le règlement Dublin III leur impose un pays chargé d’instruire leur demande, souvent celui par lequel le demandeur a pénétré sur le territoire européen. Le système Dublin est, vous le savez, critiqué par de multiples acteurs : des universitaires, des organisations non gouvernementales, le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe ou encore le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés – le HCR.

Ce système est à la fois injuste et inefficace. Il est injuste parce qu’il écarte par principe dès l’origine la volonté du demandeur et désigne arbitrairement un seul État membre comme responsable de la demande d’asile. Il est injuste également parce qu’il induit des violations des droits des demandeurs, notamment en permettant leur transfert vers des États membres où les conditions d’accueil sont constitutives de traitements inhumains et dégradants, contraires à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme et à l’article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Dans plusieurs affaires, les cours de Strasbourg et de Luxembourg n’ont ainsi eu d’autre choix que de condamner les États responsables de tels transferts – cela a été le cas de la Belgique, de l’Italie et de la Grèce.

Ce système est par ailleurs inefficace, parce qu’il exige une logistique importante et coûteuse pour des résultats bien inférieurs aux objectifs avancés. Cet échec était inévitable puisqu’il fait peser un poids considérable sur les pays frontaliers par lesquels les migrants pénètrent en Europe.

En tout état de cause, le sort réservé aux « dublinés » est préoccupant. Les préfectures les enferment de plus en plus souvent en arguant du « risque non négligeable de fuite », dans l’attente de leur transfert effectif vers l’État membre de l’Union européenne déclaré responsable de l’examen de leur demande d’asile. Or, comme l’a rappelé encore récemment le Défenseur des droits, les « renvois au nom de Dublin ne sont pas obligatoires », puisqu’il existe « une clause dans le règlement qui permet à la France de prendre leur demande d’asile en compte, comme il existe un article de notre Constitution qui permet aussi de le faire ». C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Emmanuel Macron a lui-même déclaré, lors d’un Conseil européen à la fin du mois de juin 2017, que « nous devons accueillir des réfugiés, car c’est notre tradition et notre honneur ».

Or la réalité est bien loin de cette injonction présidentielle. La politique mise en œuvre a accentué la mise sous contrôle des demandeurs d’asile et a affaibli leurs droits et garanties. Que dire des milliers de personnes à la rue, dans le dénuement le plus complet ? Il suffit de se rendre, comme je le fais chaque jour, aux portes de Paris, notamment à la porte de la Chapelle, pour se rendre compte de l’accueil absolument indigne que nous offrons à ces hommes, ces femmes et ces enfants.

Il n’est plus supportable que les discours politiques soient si éloignés de la réalité du terrain. Or cette proposition de loi, me semble-t-il, perpétue ce décalage. Elle durcit encore plus la politique d’asile et constitue une parfaite illustration de l’écart immense entre la proclamation des droits des demandeurs et l’effectivité de ces droits.

Ainsi, alors que la Cour de cassation, dans un arrêt du 27 septembre 2017, s’est alignée sur la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne, pour déclarer illégale la rétention des demandeurs d’asile sous procédure Dublin, la présente proposition de loi présente une modification de notre droit afin de « sécuriser le placement en rétention » des dublinés. Il s’agit de contourner l’interdiction posée par la jurisprudence, en inscrivant dans le droit national une définition des critères objectifs permettant de caractériser un « risque non négligeable de fuite ». La définition retenue est très large et, comme le souligne très justement la CIMADE, les nouvelles définitions « englobent pratiquement tous les cas de figure pour laisser à l’administration la possibilité d’enfermer un maximum de personnes ».

M. Jean-Luc Warsmann, rapporteur. Quelle contre-vérité !

M. Stéphane Peu. Pire, en autorisant le placement en rétention avant la décision de transfert, on permet que la rétention ne soit pas fondée sur une décision d’éloignement : on autorise une rétention préventive – une rétention de confort, en quelque sorte –, le temps que l’administration détermine l’État responsable du traitement de la demande d’asile. La rétention pourra donc s’appliquer à un très grand nombre de personnes en procédure Dublin, ce qui peut conduire à un enfermement massif et disproportionné. L’objectif est clair : augmenter les taux de placement en rétention puis de transferts des « dublinés ».

Nous refusons cette dérive, qui consiste à multiplier les obstacles et les contrôles pour entraver l’accès des étrangers à leurs droits fondamentaux. Les députés communistes réaffirment leur volonté de mettre en œuvre une politique ambitieuse et généreuse à l’égard des migrants, fondée sur le respect des droits et des libertés fondamentaux.

Ils considèrent que la France doit faire preuve de responsabilité et garder à l’esprit l’immense apport humain et matériel que les étrangers ont déjà constitué. Les migrants ne doivent pas être perçus comme un fardeau pour la société. Il faut en finir avec la politique migratoire répressive menée depuis plusieurs années, qui a réduit le migrant à la figure du clandestin, destiné à être expulsé.