Questions au Ministre de la transition écologique sur la stratégie de sortie du nucléaire

par Jumel Sébastien

Le nucléaire est un sujet sensible – le débat d’aujourd’hui le démontre. Aujourd’hui, la production à partir de l’atome occupe une place prépondérante dans le mix énergétique de notre pays. Nous savons que l’énergie, et l’électricité en particulier, joue un rôle stratégique, tant pour les usagers, en particulier les 11 millions de personnes victimes de précarité énergétique, que pour l’économie. La place de l’électricité sera de plus en plus centrale pour répondre aux besoins : la réindustrialisation, la lutte contre le réchauffement climatique, l’arrivée massive des nouvelles technologies – je pense notamment au virage électrique dans l’automobile.

L’énergie nucléaire ne produit pas de gaz à effet de serre ; elle a donc un rôle à jouer dans le développement d’une stratégie de long terme ainsi que dans la consolidation de la filière industrielle dans le cadre d’un mix énergétique public, équilibré et consenti. C’est en tout cas mon avis personnel.

Il est grand temps d’avoir le courage d’ouvrir ce débat. Les choix de politique énergétique sont structurants. Nous sommes face à un choix de société. Les citoyens doivent pouvoir donner leur avis. S’il est illusoire de penser que chacun puisse disposer de toutes les connaissances techniques sur un tel sujet, cela ne constitue pas un problème si l’expression des citoyens retrouve sa signification d’acte politique.

Aucune forme de production d’énergie ne peut à elle seule répondre aux enjeux actuels de nos sociétés. La responsabilité d’un gouvernement est donc aujourd’hui de mettre en place les outils démocratiques permettant de livrer une analyse simple et synthétique de l’état actuel des choses, des questions qui se posent, des choix possibles et des conséquences des différents scénarios envisagés, notamment en termes économiques, sociaux et environnementaux. Chacun doit pouvoir s’approprier les différents enjeux de cette matière.

C’est le rôle du pouvoir politique que d’organiser un débat sincère et argumenté sur les choix qui s’offrent aux citoyens. Êtes-vous prêt, monsieur le ministre, à vous engager dans un tel processus démocratique ?

Mme la présidente. La parole est à M. Nicolas Hulot, ministre d’État.

M. Nicolas Hulot, ministre d’État. J’ai le sentiment que l’année qui commence sera l’occasion de débattre avec l’ensemble des acteurs – et pas seulement entre experts – dans le cadre de la programmation pluriannuelle de l’énergie et de construire ainsi une vision du modèle énergétique que nous voulons.

J’espère que ce débat ne sera pas confisqué par les pro et les anti-nucléaire.

M. Sébastien Jumel. Moi aussi !

M. Jean-Paul Lecoq. Chez nous, il y a les deux !

M. Nicolas Hulot, ministre d’État. Un point de convergence existe, j’en suis convaincu. J’entends ceux qui voudraient sortir du nucléaire – je ne suis pas loin d’y adhérer, mais je ne vais pas substituer ma conscience individuelle à une conscience nationale. Pourquoi suis-je attaché au seuil de 50 % ? Parce que la démonstration pourra être faite, dans un sens ou dans un autre. C’est un point de rencontre absolument incontournable.

Je ne vais pas me priver ici d’afficher ma réserve à l’égard de cette filière. À quoi tient-elle ? Pour moi, si une société prend un risque et commet une erreur, elle doit être capable de contenir les conséquences de ce risque dans le temps et dans l’espace – c’est là selon moi un indice de civilisation. Or, malheureusement, les expériences de Fukushima et de Tchernobyl nous montrent que nos sociétés ne sont pas en mesure de contenir dans le temps et dans l’espace les conséquences du risque. C’est un vrai problème philosophique qui justifie ma réserve, au-delà des arguments économiques.

Nous avons une transition à mener, une feuille de route à élaborer ensemble. L’objectif de 50 % permettra de trouver un point de rencontre et de recouvrer notre liberté de choix.

Mme la présidente. La parole est à M. Sébastien Jumel, pour une seconde question.

M. Sébastien Jumel. Vous venez de réaffirmer l’objectif de rééquilibrer la production d’électricité en France en réduisant la part du nucléaire à 50 % à l’horizon 2035. L’énergie nucléaire permet la production d’électricité sans émission de CO2 et à un coût compétitif pour nos concitoyens. Elle donne à la France un temps d’avance par rapport aux autres pays européens, notamment en matière d’émissions de gaz à effet de serre. Par ailleurs, elle offre, jusqu’à preuve du contraire, une bonne sécurité d’approvisionnement.

La réduction de la part du nucléaire passera nécessairement par le développement des énergies renouvelables – on sait que les conflits d’usage ne vont pas sans poser problème. Elle ne pourra pas être réalisée par la construction de nouvelles centrales thermiques, puisque les accords sur le climat l’interdisent.

Or, les énergies renouvelables ont un coût, comme le montre le cas de l’Allemagne, où l’électricité est près de 80 % plus chère qu’en France. Le surcoût des énergies renouvelables est déjà significatif en France – 5 milliards d’euros par an, qui sont payés par les consommateurs.

La réduction à 50 % de la part de l’électricité d’origine nucléaire à l’horizon 2035 nécessite d’arrêter les premiers réacteurs aux alentours de 2030. Compte tenu des dates de mise en service des réacteurs français, une quinzaine de réacteurs pourraient être fermés entre 2030 et 2035. Il semble donc nécessaire, pour maintenir l’équilibre à 50 %, de mettre en production de nouveaux réacteurs, ce qui suppose une décision volontariste du Gouvernement afin d’acter les lieux d’implantation ainsi que le nombre de nouveaux réacteurs à construire autour de 2019-2020.

Monsieur le ministre, quelle est la stratégie du Gouvernement pour préserver la filière nucléaire française dans le cadre d’un mix énergétique rééquilibré, et toute sa chaîne de valeur – de la fourniture des assemblages combustibles, en passant par l’exploitation des centrales, mais aussi le retraitement du combustible – sachant que cette filière exporte, à l’initiative du Gouvernement, son savoir-faire à l’étranger ?

Mme la présidente. La parole est à M. le ministre d’État.

M. Nicolas Hulot, ministre d’État. Si nous restons à 50 %, la part du nucléaire demeurera plus importante que dans de nombreux pays. L’expertise et le savoir-faire de la filière nucléaire ne vont donc pas s’éteindre demain. En outre, comme vous le savez, le démantèlement des réacteurs, à la différence d’une centrale à charbon, demande un certain temps. Il n’y a donc pas péril en la demeure s’agissant de la préservation des compétences.

M. Sébastien Jumel. Flamanville a démontré le contraire !

M. Nicolas Hulot, ministre d’État. Ne préemptons pas le travail qui commence sur la programmation pluriannuelle de l’énergie. Cela voudrait dire que les scénarios sont déjà établis. Aujourd’hui, aucun scénario n’est privilégié. Vous affirmez que l’objectif de 50 % devra être atteint en 2035 : je sais qu’il ne le sera pas en 2025, mais je ne sais pas encore ce que nous ferons. Plusieurs scénarios sont sur la table ; nous ne comptons pas faire abstraction des débats citoyens.

Nous devons baisser notre consommation d’électricité. Dans le domaine de l’efficacité énergétique, il y a du grain à moudre ; il y a des emplois et de la compétitivité économique à la clé, mais surtout de l’aide apportée à ceux qui sont en situation de précarité énergétique.

Nous devons développer les énergies renouvelables. Concernant le solaire – cela viendra pour l’éolien –, les courbes de prix sont en train de se croiser.

M. Sébastien Jumel. 200 euros à Dieppe !

M. Nicolas Hulot, ministre d’État. C’était impensable il y a cinq ou dix ans, mais voyez comme les coûts chutent. Dans la période intermédiaire, peut-être faudra-t-il recourir au gaz naturel. Tous ces sujets sont sur la table.

Pour l’instant, à l’exclusion de Flamanville, il n’est pas nécessaire d’envisager la construction d’autres réacteurs nucléaires – sinon l’échec de la transition énergétique est certain. Ayons foi dans les énergies renouvelables. Ce sont elles qui nous donneront à terme la vraie souveraineté.

Enfin, qualifier le nucléaire d’énergie propre ne me paraît pas approprié lorsqu’on voit ce qui se passe à Bure. Je ne considère pas qu’une énergie produisant des déchets pour plusieurs centaines de milliers d’années est une énergie propre.

M. Sébastien Jumel. Je parlais des émissions de CO2.

M. Nicolas Hulot, ministre d’État. Sur ce point, nous sommes d’accord.