PLFR pour 2012

par Sandrier Jean-Claude

M. le président. Dans la discussion générale, la parole est à M. Jean-Claude Sandrier, premier orateur inscrit.

M. Jean-Claude Sandrier. Monsieur le président, madame la ministre, chers collègues, voilà maintenant quatre ans que vous courrez désespérément derrière la crise avec des solutions qui, chaque fois, ne font qu’en aggraver les conséquences pour nos concitoyens : chômage, précarité, pauvreté, hausses des prix, des tarifs des mutuelles, des transports, des taxes.

La situation économique ne cesse de s’aggraver : 4,8 millions de nos concitoyens sont désormais inscrits à Pôle emploi, les plans de restructuration s’accélèrent à un rythme effréné, les déficits extérieurs continuent de se creuser année après année pour atteindre près de 70 milliards d’euros, cela faute d’avoir soutenu, défendu notre industrie. Le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires ne cesse de se réduire : le prix du café a explosé de 16,1 % en un an, celui des viandes a grimpé de 4 %, celui des huiles de 11,3 %, etc.

Ces chiffres accablants ne sont pas seulement la conséquence de la crise économique dont vos choix politiques, économiques et idéologiques portent l’entière responsabilité. Ils sont le fruit de dix ans d’une politique désastreuse de fuite en avant vers un capitalisme totalement sauvage, dérégulé, dans lequel la liberté de circulation des capitaux a pris la place de la liberté de circulation des hommes.

Vous refusez de dresser le bilan de votre politique économique et d’assumer vos responsabilités. Cela se comprend. Vous préférez tirer prétexte de la dégradation de la situation économique qui en est le fruit pour imposer des mesures rétrogrades dont l’unique objet est de réduire à néant notre modèle social, héritage de la Libération et du programme du Conseil national de la Résistance.

Le déficit de la sécurité sociale est actuellement de 18 milliards d’euros. En y incluant celui des régimes publics, on arrive à une vingtaine de milliards d’euros. Vous rappelez que l’assurance maladie et les retraites représentent respectivement 11 % et 13 % du PIB annuel, cherchant à accréditer l’idée que la protection sociale constituerait un coût manifestement excessif et un handicap pour notre économie engagée dans la compétition mondiale.

Vous brandissez aujourd’hui ces chiffres, mais oubliez de dire que le déficit de la sécurité sociale ne représente en réalité que 2 % de la valeur ajoutée brute des sociétés non financières. Si nous nous reportons aux comptes de la nation, nous apprenons que les sociétés non financières ont versé 145 milliards d’euros de cotisations sociales et 309 milliards d’euros de dividendes et intérêts en 2010.

En quinze ans, dans la valeur ajoutée des entreprises, la part des dividendes et des intérêts est passée de 24 % à 36 %. C’est la preuve qu’existe en France non pas un problème de coûts salariaux mais un problème de coût financier. Comme le rappelait récemment l’économiste Jean-Marie Harribey, « un sixième de la rémunération du capital suffirait aujourd’hui à couvrir les besoins de financement de la sécurité sociale. » Ce qui pèse actuellement sur l’économie de notre pays, c’est un extraordinaire détournement des richesses vers les dividendes, les intérêts des banques, la spéculation et les paradis fiscaux.

Plutôt que de vous attaquer à la financiarisation de l’économie, dont la démesure nous a plongés dans une crise sans précédent, que proposez-vous ? Un projet de TVA dite sociale, à l’image de la politique fiscale conduite depuis 2007. Cette mesure profondément injuste est destinée à frapper les classes moyennes et populaires pour permettre la poursuite de l’enrichissement des détenteurs de capitaux.

Sans un contrôle – que le MEDEF refuse –, la nouvelle exonération de cotisations sociales que vous prévoyez ira pour l’essentiel vers les banques et les marchés financiers. L’opération n’a d’autre but que de permettre aux entreprises de se défausser sur les contribuables de leur obligation de payer la partie socialisée du salaire. Étant donné que plus elles sont grandes, moins elles paient d’impôt sur les sociétés, cela signifie que le MEDEF refuse de prendre sa part de la solidarité nationale, avec l’accord du Gouvernement et de sa majorité. C’est grave.

Les allégements de cotisations sociales atteignent 30 milliards d’euros par an et preuve est faite qu’ils ne jouent pas en faveur de l’emploi. Pourquoi persister dans cette voie alors que, selon la Cour des comptes, les trois quarts des exonérations de cotisations sociales ne bénéficient pas à l’emploi ?

Le principal obstacle à l’emploi n’est pas, comme vous le prétendez, le coût du travail, mais bien le montant des dividendes exigés par les actionnaires et leurs mandataires, pour lesquels vous ne cessez d’œuvrer.

Le maître mot de votre politique depuis dix ans n’est-il pas de redonner confiance aux investisseurs, de s’agenouiller devant les marchés financiers et les agences de notation, par la baisse du coût du travail, la casse du code du travail, la liquidation de notre modèle social, la privatisation des services publics ?

Plus vous redonnez confiance aux investisseurs, plus vous apportez de désespérance à nos concitoyens. Vous persistez pourtant à tenter de les convaincre que les sacrifices qu’ils consentent aujourd’hui permettront de retrouver le chemin de la croissance et du plein-emploi.

Depuis quelque temps, vous donnez l’Allemagne en exemple. Le Président de la République en a cité le nom vingt-huit fois durant sa conférence de presse ! Cela fait penser à ces papillons qui virevoltent autour d’une lumière qui les éblouit tellement qu’ils viennent s’y brûler les ailes.

Il n’en est pas moins vrai que l’Allemagne éprouve aujourd’hui de graves difficultés, que sa croissance est durablement atone, et que derrière le tableau que vous dressez avec complaisance des succès allemands se cache une réalité moins flatteuse sur laquelle vous faites délibérément silence.

Après mon collègue Jean-Pierre Brard, je rappelle que l’Allemagne est le pays qui a créé le moins d’emplois depuis vingt ans. Il est aussi celui où la hausse des inégalités de revenus a été la plus élevée en Europe au cours des dernières années, à l’exception de la Bulgarie et de la Roumanie. L’Allemagne est encore le pays où la part des salaires dans la valeur ajoutée a le plus chuté : le salaire réel moyen a baissé de 4,2 % en dix ans.

En Allemagne, 17 % de la population vit sous le seuil de pauvreté contre 13,5 % en France ; un emploi sur trois n’y est ni à temps plein ni à durée indéterminée ; le pourcentage des emplois à bas salaires a augmenté de six points et 2,5 millions de personnes travaillent aujourd’hui, en l’absence de salaire minimum, pour moins de cinq euros de l’heure ; le chômage réel touche 6 millions de personnes dont 1,5 million ont été radiées car effectuant au moins une heure de travail par mois.

La croissance allemande depuis dix ans s’est située dans la moyenne de celle de la zone euro. Et dire qu’il faudrait se dépêcher de copier l’Allemagne ! On nous annonce, au premier trimestre 2012, une croissance nulle pour la France et en recul de 0,1 % en Allemagne. Quels magnifiques résultats, alors que la démographie en Allemagne baisse et que sa dette se situait à 1,5 point de PIB au-dessus de celle de la France à la fin de 2011 !

L’Allemagne est le type même du contre-modèle. Est-il nécessaire d’ajouter qu’elle est aujourd’hui, du fait de l’effondrement de la demande intérieure, étroitement dépendante de ses excédents commerciaux et de la demande intérieure de ses voisins européens ?

Non seulement la baisse de la consommation chez ses principaux partenaires constitue pour l’Allemagne un risque majeur – on commence d’ailleurs à en entrevoir les effets –, mais nous mesurons ici le danger qu’il y aurait pour notre pays et pour l’ensemble des pays de l’Union européenne à prendre exemple sur elle : nous prendrions le risque d’entretenir et d’aggraver encore la crise que traverse la zone euro par l’addition de politiques récessives pénalisant la demande intérieure.

C’est pourtant la voie privilégiée par la Commission européenne et le tandem franco-allemand. Ce sont ces choix politiques qui ont conduit Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, à déclarer il y a quelques jours, lors du Forum financier asiatique : « Les responsables européens, sous la pression d’un consensus financier douteux, sont en train de mener leurs pays au chaos. » Il a également critiqué le serrage de ceinture imposé à la Grèce, qui n’a fait qu’augmenter le poids de sa dette.

Le sort aujourd’hui réservé au peuple grec est inadmissible humainement, absurde économiquement, dangereux politiquement.

La plupart des économistes s’accordent à reconnaître que c’est dans la compétitivité hors coût que résident pour l’essentiel les différences entre la France et l’Allemagne : dans le comportement des banques allemandes, d’abord, bien différent de celui des banques françaises qui se détournent volontiers de leurs missions de financement de l’économie – à tel point que, constatant la carence des banques privées, vous êtes maintenant conduits à créer une banque d’investissement ; dans l’importance des investissements en recherche et développement, dans le nombre de PME innovantes ; dans l’importance enfin que revêt encore en Allemagne la filière industrielle, que nous avons depuis trente ans sciemment abandonnée à elle-même pour des motifs purement idéologiques. Ce n’était plus l’avenir, paraît-il ; l’avenir était aux services. Quelle erreur funeste !

Il y a trente ans, le parti communiste parlait de soutenir l’industrie, de produire en France. Tout le monde nous riait au nez en nous traitant de ringards… Et voilà que les ringards sont à la mode, jusque dans l’idée de taxer les transactions financières, que nous défendons depuis plus de vingt ans !

De même est-ce aujourd’hui pour des raisons idéologiques que vous tentez d’imposer une TVA abusivement qualifiée de sociale, qui ne servira pas à améliorer la situation de notre économie et de notre industrie ; les allègements de cotisations sociales qu’elle permet nourriront simplement la spéculation et les marchés financiers, comme il en a déjà été de tous les cadeaux fiscaux, de toutes les aides accordées sans contrepartie aux entreprises, notamment aux plus grandes, qui ont fait le choix de la spéculation contre l’investissement et le travail.

Pour donner le change et faire de l’affichage politique, vous avez certes prévu la mise en œuvre d’une taxe sur les transactions financières, dans le prolongement de la négociation entamée le 28 septembre dernier sous l’égide de la Commission européenne. Nous ne contestons pas l’intérêt d’une telle taxe, et nous pouvons nous féliciter que l’idée ait fait son chemin après avoir été si longtemps méprisée. Nous en avons pour notre part toujours défendu l’opportunité.

Reste que votre proposition est d’une timidité impressionnante. Nous partageons l’interrogation du président Cahuzac : quelle peut être la portée d’une taxe visant l’achat des titres émis par les seules entreprises dont la capitalisation boursière dépasse 1 milliard d’euros ? Ce milliard d’euros est un critère à nos yeux manifestement trop restrictif ; cela explique sans doute, d’ailleurs, la modestie des recettes attendues.

Quant à la lutte contre la fraude fiscale, nous ne pouvons là encore qu’être frappés par les insuffisances du texte. Récupérer 300 millions d’euros quand Bercy estime la fraude à plus de 40 milliards ? Vous êtes dans le gadget ! Nous y reviendrons au cours de nos débats.

Vous nous proposez avec ce projet de loi la première étape de la mise en œuvre d’un programme politique que les Français n’ont pas approuvé : celui de la convergence fiscale avec l’Allemagne.

Nous avons eu l’occasion de le dire à plusieurs reprises : nous considérons comme totalement anormal, à soixante-neuf jours d’élections majeures, de faire adopter des mesures aussi lourdes de conséquences, pour l’avenir de notre protection sociale et pour le pouvoir d’achat de nos concitoyens, que l’augmentation de la TVA. C’est de plus un non-sens, car la plupart des mesures votées ne seront mises en œuvre qu’après les élections, c’est-à-dire qu’elles ont d’assez fortes chances de ne pas l’être. C’est quasiment ubuesque !

Quelqu’un demandait tout à l’heure des propositions : pour conclure, en voici quelques-unes. Je ne ferai que rappeler les quelques mesures d’urgence qu’il convient de prendre pour combattre la crise et les marchés financiers qui l’ont provoquée.

Il faut d’abord créer un pôle bancaire public élargi avec la Caisse des dépôts, la Banque postale, la BPCE et la nationalisation de la BNP, afin de garantir le double objectif d’accorder des prêts aux collectivités territoriales pour leurs investissements et des prêts à taux réduit aux PME qui créent des emplois, forment leurs salariés et investissent dans la production.

Il faut ensuite instaurer un impôt sur les sociétés modulé, qui favorise les entreprises qui investissent dans l’emploi, la formation et la recherche et pénalise celles qui, au contraire, privilégient les versements de dividendes, de stock-options et autre bonus. Ce n’est pas s’en prendre au travail : c’est s’en prendre à la rente et à la spéculation.

Il faut élaborer un plan européen d’investissement pour l’industrie et les infrastructures, réformer l’ensemble de la fiscalité afin de répartir autrement les richesses, en favorisant le travail, la consommation intérieure et l’investissement productif, se donner les moyens humains, politiques et techniques de récupérer 20 des 40 milliards d’évasion fiscale, interdire enfin, ou à tout le moins fortement limiter, la circulation des capitaux qui ne servent pas l’économie réelle.

L’objectif unique est plus que jamais de tout faire pour favoriser le capital humain au détriment du capital financier et des spéculateurs.

Je ne vois pas par quel miracle les députés communistes, républicains, citoyens et parti de gauche pourraient voter un tel texte, contraire aux intérêts de nos compatriotes, dangereux pour l’économie de notre pays et qui constituerait un recul de société. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et SRC.)