PLF 2018 - Culture (séance)

par Buffet Marie-George

Monsieur le président, madame la ministre, mesdames et messieurs les rapporteurs, chers collègues, alors que je m’exprime sur le budget de la culture, je me souviens avec émotion de mes longues conversations avec Jack Ralite, maire d’Aubervilliers, sa ville à qui il fut toujours fidèle, ministre des années Mitterrand, député et sénateur de la Seine-Saint-Denis, et, surtout, ardent et infatigable défenseur de la culture.

Dimanche, Jack Ralite nous a quittés. De nombreux acteurs et actrices de la culture disaient de lui qu’il avait été le meilleur ministre de la culture, sans avoir jamais occupé cette fonction. Il fut le père des états généraux de la culture et le soutien précieux de nombreux lieux culturels, dont l’emblématique théâtre de la Commune à Aubervilliers, premier théâtre de la banlieue parisienne. Il était, au-delà de l’ami et du camarade, fidèle à son idéal et source d’inspiration inépuisable. Il était l’incarnation, dans ses mots et dans ses actes, de ce que devait être la pratique culturelle dans notre pays. Il n’eut de cesse de réconcilier poésie et politique.

En 1987, il fonda les états généraux de la culture, qu’il décrivait comme un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et de l’art. Ces états généraux souhaitaient construire une force instaurant une responsabilité publique en matière de culture. Cette organisation a été le lieu de convergence de centaines d’artistes, ce mouvement aboutissant à la très belle Déclaration des droits de la culture.

Jack Ralite a défendu toute sa vie l’exception culturelle française et a agi pour la faire reconnaître auprès de l’Organisation mondiale du commerce. Je le revois encore en tribune, en 2013, couvrant de son regard l’hémicycle qui s’apprêtait à voter, dans la perspective des accords commerciaux avec les États-Unis, la proposition de résolution sur le respect de l’exception culturelle,

Au-delà de la tristesse, soyons sûrs que de Châlons-en-Champagne à Paris, d’Aubervilliers à Avignon, Jack Ralite court encore de spectacle en spectacle, de salle en salle et de scène en scène.

C’est ainsi dans son souvenir que j’aborde le budget de la mission « Culture » pour 2018. Ce budget s’inscrit dans les pas de l’exercice précédent, en pérennisant son augmentation, ce dont je me félicite. Il était effectivement indispensable de maintenir un haut niveau d’exigence budgétaire, et je salue les efforts fournis pour développer l’éducation culturelle et la transmission des savoirs. Mais si ce budget peut apparaître satisfaisant, les signaux d’alerte sont nombreux pour les acteurs et les actrices du monde de la culture.

Tout d’abord, le ministère de la culture n’échappe pas aux coupes dans les effectifs. Le programme « Création » perd soixante-et-un emplois au ministère et dans les directions régionales des affaires culturelles – DRAC –, ainsi que soixante-cinq dans les opérateurs comme les théâtres nationaux et les musées, que l’on veut pourtant ouvrir plus largement. En évoquant l’emploi, je veux une nouvelle fois alerter sur le désastre que constitue la fin brutale de dizaines de milliers d’emplois aidés, désastre pour les bénéficiaires des contrats, mais également pour de nombreuses organisations culturelles, qui doivent faire face à des difficultés financières et, dorénavant, à un manque de moyens humains.

Mais l’horizon qui se profile est encore plus préoccupant. Cet horizon, c’est celui du programme de réforme Action publique 2022 ; ce comité de réforme demande à chaque ministère de repenser, de transférer, voire d’abandonner des missions. Le retrait de l’État est-il en marche ? La situation laisse craindre un désengagement de l’État sur les collectivités territoriales. Or la situation financière de nombre d’entre elles ne leur permettra pas de piloter correctement les politiques culturelles. Agir avec les collectivités territoriales est une nécessité, mais un désengagement complet de l’État serait une aberration et s’avérerait extrêmement dangereux pour l’égalité d’accès que vous avez défendue tout à l’heure, madame la ministre.
Enfin, je vous interpelle de nouveau, madame la ministre, sur les statuts précaires. Vous m’avez garanti en commission que la réforme de l’assurance chômage ne modifierait pas les annexes 8 et 10, c’est-à-dire le statut des intermittents. Dont acte. Mais je n’ai toujours pas de réponse sur l’impact potentiel de la généralisation des contrats de chantier dans les entreprises de spectacle. J’alerte aussi sur la nécessité de construire un statut pour les directeurs et les directrices de collection dans l’édition, qui sont, à cette heure, dans le flou complet sur leurs moyens de rétribution et sur leur régime social. La précarité touche le monde de la culture, précarité pour les structures, les associations, les compagnies, mais aussi, et c’est lié, pour nombre de professionnels du secteur.

Je souhaite que dans les cinq ans à venir, le ministère de la culture redevienne, pour paraphraser Jack Ralite, le créateur d’une grande politique culturelle, lui qui, hélas, s’est mué au fil des années en outil de communication culturelle, puis de marchandisation culturelle.

Mme Marie-George Buffet. Je conclus en citant mon ami : il faut mettre fin à la « mise sous tutelle des affaires de l’esprit par l’esprit des affaires ».
Madame la ministre, je m’abstiendrai sur ce budget en pensant à celui dont rêvait Jack Ralite. (Les députés des groupes de la Gauche démocrate et républicaine et Nouvelle gauche se lèvent et applaudissent longuement.)