PLF 2018 - Agriculture (séance)

par Chassaigne André

Monsieur le ministre, madame et messieurs les rapporteurs, je suis un adepte de la fourche à la fourchette ou de la terre à l’assiette et, pour parler franchement, monsieur le ministre, je me suis mis à table avec une forme de gourmandise pour découvrir votre budget.
Cependant, j’éprouvais une colère rentrée avant même d’entrer dans l’auberge paysanne, à cause de la mise en action du CETA avec le Canada. Chacun connaît ici, et personne ne les nie, les conséquences de cet accord sur notre agriculture, en particulier sur l’élevage : nous allons être mis en concurrence de façon déloyale et nous retrouver sans protection, si bien que les éleveurs de notre pays sont vent debout contre cet accord commercial, qui, déjà, hypothèque la réussite de la politique que vous voulez mettre en œuvre, monsieur le ministre.
Puis, j’ai regardé la carte des mets, passé en revue les différents plats. Dans un premier temps, j’en ai trouvé qui pouvaient me satisfaire, comme la légère progression – à 43,5 millions d’euros – des crédits de la mission par rapport à la loi de finances pour 2017, qui constitue un élément appréciable au regard des baisses successives connues ces dernières années. Ces nouveaux crédits concernent, pour l’essentiel, le programme 206 consacré à la sécurité et à la qualité sanitaires de l’alimentation. C’est vrai que nous avons là un point positif, qui répondra en partie, mais en partie seulement, aux besoins en matière de prévention et de gestion des risques auxquels nous devons faire face – j’en ai d’ailleurs parlé en commission élargie.
Sur la carte, j’ai constaté des absences, des plats qui n’étaient pas là et qui étaient pourtant attendus. J’en citerai deux. Le premier est la surprime des cinquante-deux premiers hectares qui est, depuis des années, une exigence largement partagée ; son absence des lignes budgétaires crée un mécontentement dans les petites exploitations familiales. Le second est le désengagement des aides au maintien de l’agriculture biologique, sachant que la consommation des produits de cette agriculture a progressé de 7,5 % en un an : il y a là véritablement une carence.
Venons-en au plat de résistance de votre politique, que vous avez présenté en commission élargie : «Je veux le répéter : le prix le plus bas n’est pas le prix le plus juste ; le prix le plus juste est celui qui rémunère tous les maillons de la chaîne, à commencer par le producteur, d’où la nécessité de retravailler la question de la construction du prix à partir des coûts de revient des exploitations. C’est toute une mécanique à remettre en place. Cela peut être complexe, mais nous y arriverons.»
Permettez-moi de vous dire que, sur ce point-là, je ne vous suis pas. J’aimerais vous rappeler les propos tenus par le député Jean Jaurès en 1894 à l’adresse de l’un de vos prédécesseurs, Jules Méline. Il disait que la politique présentée par Jules Méline dans cet hémicycle était une apparence et une enseigne qui ne profiterait guère aux agriculteurs ; il comparait Jules Méline à l’empereur romain Héliogabale, qui servait à certains convives de très beaux plats qui n’étaient en fait que des dessins figurant les mets au menu, et chaque convive devait être content. Je crains, monsieur le ministre, que ce ne soit le festin auquel la Commission européenne, vous-même et le Gouvernement conviiez la paysannerie française. Je crains vraiment qu’il y ait beaucoup, beaucoup de déceptions après les annonces que vous avez faites.
Encore faut-il passer du dire au faire, ménager la rencontre de la proclamation et de l’acte. Or beaucoup d’éléments manquent dans votre budget, et ce qui ressort de la consommation que j’ai pu en faire, c’est que nous sommes certes dans une auberge paysanne, mais que, sous ce panonceau, une petite pancarte indique «cuisine bourgeoise». Vos choix sont en fait extrêmement libéraux, comme vient de le souligner mon collègue Ruffin, et vous êtes obsédé par la compétitivité. Si c’est là la voie sur laquelle vous voulez engager toute notre agriculture, nous ne nous en sortirons pas.
Au final, cependant, notre groupe s’abstiendra sur ce budget, en espérant qu’il ne consacrera pas votre impuissance politique. Je souhaite ne pas avoir à constater, dans les prochaines années, n’avoir pas échappé à ce qu’Aimé Césaire appelait : «La malédiction […] d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective […]».