La politique patrimoniale en berne

par Jumel Sébastien

Le chef de l’Etat vient de confier une mission sur la sauvegarde du patrimoine à l’animateur de télévision Stéphane Bern, spécialiste autoproclamé des édifices prestigieux, monarchiste revendiqué - c’est son droit le plus strict - et commentateur régulier de
l’actualité des têtes couronnées.
Elus de deux territoires Dieppe et Saint-Denis qui possèdent un riche patrimoine architectural, urbain et industriel, où les hommes et les femmes du territoire sont au coeur de la réflexion sur ce patrimoine, nous constatons tous les jours que ce dont souffre principalement le « patrimoine en péril » c’est surtout de l’insuffisance de moyens. Aussi nous nous interrogeons sur le bien-fondé de cette désignation. La personne de Stéphane Bern n’est pas en cause, ses talents d’homme de média non plus.
Mais notre pays possède, et c’est une chance culturelle et un facteur de rayonnement, de très nombreux historiens et spécialistes du patrimoine dans sa définition la plus large qui, chacun le sait, ne se cantonne pas aux vieilles pierres et bâtiments prestigieux.
Qu’ils exercent à l’université, au sein des services centraux et des services déconcentrés du ministère de la Culture, dans les collectivités territoriales et dans les entreprises privés du secteur de la culture, ces professionnels oeuvrent jour après jour à la préservation et à la mise en valeur de ce qui fait la richesse de la France.
Ils doivent dans leurs missions opérer au quotidien des choix. Ces choix sont dictés par l’intérêt patrimonial dont l’appréciation nécessite des connaissances et une pratique scientifique. En tout état de cause, cette appréciation repose sur une vision de ce qui fait patrimoine qui aille au-delà des seuls châteaux, belles demeures et monuments de l’architecture religieuse, sans cela les notions de patrimoine industriel, de patrimoine urbain, pour prendre ses seuls exemples, n’auraient jamais émergé.
Ces choix, les professionnels du patrimoine les font aussi au quotidien en fonction de critères économiques. Disposent-ils des moyens d’assurer la préservation et la mise en valeur de tel ou tel objet patrimonial dont chacun regrette qu’il soit menacé ? Leurs arbitrages et décisions de mettre en oeuvre ou pas des opérations de sauvegarde reposent
sur cette implacable réalité.
Il est regrettable que le Président de la République, dont l’intérêt pour la préservation du patrimoine ne saurait être a priori discutée, ne prennent pas les dispositions qui sont en son pouvoir pour décider de l’octroi de moyens humains et matériels supplémentaires aux services du Ministère de la Culture qui travaillent dans le domaine du patrimoine, de moyens de soutien supplémentaires aux collectivités territoriales souvent maîtres d’ouvrage, aux universités où se fait la recherche et progresse la connaissance historique, et aux associations qui font un travail de proximité remarquable pour l’entretien et la mise en valeur de nos richesses locales, nationales et internationales.
Le choix de Stéphane Bern, au delà même de ses opinions personnelles, est politiquement tout sauf anodin : le nouveau « M. Patrimoine » doit considérer dans sa mission que la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine reposeront de plus en plus sur des fonds privés, actant le désengagement toujours plus grand de l’Etat et le recul des politiques publiques.