Accord de dialogue politique et de coopération entre l’Union européenne et Cuba

par Lecoq Jean-Paul

Madame la présidente, madame la ministre, madame la présidente de la commission, monsieur le rapporteur, mes chers collègues, la ratification de l’accord de dialogue politique et de coopération entre l’Union européenne et la République de Cuba est un moment important dans les relations bilatérales entre l’UE et cette île caribéenne, car elle officialise le retour de relations normales et apaisées.

Le document signé le 12 décembre 2016, qui permet l’ouverture de Cuba aux puissances européennes, met en place un dialogue politique et fixe l’organisation des relations commerciales entre les deux parties. Cela marque officiellement la fin de la « position commune » qui, depuis 1996, conditionnait toute coopération européenne à des avancées démocratiques et en matière de droits civiques, et qui était une forme de politique de la carotte appliquée à Cuba – mais à Cuba seulement : a-t-on vu une « position commune » à propos de la Chine, de l’Inde ou de nous-mêmes et de quelques pays d’Afrique que l’on exploite allègrement ?

Le débat de cet après-midi a plusieurs objectifs à remplir. Premièrement, et c’est une constante de l’engagement de notre commission des affaires étrangères et de sa présidente, il s’agit de faire rentrer les débats internationaux dans cet hémicycle, où ils sont trop souvent mis de côté. Deuxièmement, parler de Cuba est une occasion rare, car ce pays est trop souvent – sinon volontairement – ignoré. Troisièmement, il semble très important de mettre en relief le parcours de cet État dans le cadre de la géopolitique internationale actuelle.

Peut-être devons-nous nous interroger sur notre prétendue universalité : de quel droit donnons-nous des leçons de démocratie au monde, quand un écrivain flagorneur, après avoir sorti un livre dithyrambique sur le Président de la République, est nommé consul à Los Angeles, quand un homme du Président qui, armé illégalement, tabasse impunément un manifestant en pleine rue, avec un gouvernement où l’on ne compte pas moins de trois mises en examen et six enquêtes en cours sur différents ministres et un Président qui rêve des pleins pouvoirs en bafouant à longueur de temps la séparation des pouvoirs ? Quelle belle démocratie que la France !

Mais revenons à Cuba. Depuis le renversement de la dictature de Batista, en 1959, l’État cubain a connu les pires difficultés pour survivre. Les États-Unis, depuis la doctrine Monroe de 1823, ont toujours considéré l’Amérique du Sud comme leur « arrière-cour » – jolie formule pour désigner une pratique brutale d’ingérence politique et économique menée depuis le XIXe siècle dans le dessein de soumettre tout le Sud de l’Amérique aux intérêts des États-Unis afin de renforcer la position de ceux-ci sur la scène internationale et de leur permettre de profiter des ressources extraordinaires de ce continent. Ce positionnement des États-Unis en Amérique du Sud a façonné le paysage américain : pas un seul changement de régime en Amérique du Sud auquel les autorités américaines aient été totalement étrangères, qu’il s’agisse du coup d’État de Batista à Cuba en 1952, de ceux de 1954 au Guatemala, de 1964 au Brésil et du 11 septembre 1973 au Chili, ou de celui de 1976 en Argentine.

Soutenu par les États-Unis, le régime dictatorial cubain de Batista est tombé en 1959 à la suite d’une révolution populaire menée entre autres par Fidel Castro. Cette révolution a mis en place un régime qu’on aurait pu dire affilié au soviétisme et qui a évidemment déplu aux Américains, lesquels protégeaient le dictateur Batista.

Face à ce soulèvement populaire, et après l’un des pires échecs militaires américains dans la baie des Cochons, en 1961, un blocus est mis en place autour de l’île. Un acte de guerre, disait Jean-Luc Mélenchon. Nous partageons son point de vue. Cet acte de guerre dure encore.

Ce blocus a évidemment toujours eu pour but de déstabiliser le régime castriste pour faire regretter au peuple de s’être insurgé contre son bourreau. Mais il a obligé Cuba à s’organiser en grande partie seul, lui permettant tant bien que mal de créer les conditions de l’autonomie en matière alimentaire et dans tous les secteurs indispensables, comme l’éducation et la santé. Malgré les grandes difficultés qu’il a connues, le peuple cubain s’en est sorti.

Mais l’île caribéenne est toujours autant critiquée par nombre d’observateurs internationaux. Parler aujourd’hui de Cuba, c’est aussi constater et dénoncer le traitement « deux poids, deux mesures », qui subsiste encore aujourd’hui au cœur des relations internationales. Je ne pense pas que la ministre me démentira.

L’indignation sélective est une pierre angulaire des relations internationales actuelles. Mais à l’heure où l’on tente de mettre en exergue des valeurs universelles comme les droits de l’homme, il n’est plus envisageable de continuer ainsi.

Lorsque, en Chine, un ressortissant français est empêché de sortir du territoire, le gouvernement français est pétrifié par la peur de perdre l’argent du commerce. A contrario, notre pays est capable de déclencher des guerres partout où ça l’arrange en se couvrant de bonnes intentions pour des motifs économiques.

Côté droits de l’homme, l’État cubain est trop souvent mis en exergue. Qu’en est-il des exilés kurdes en Turquie, en Syrie ou en Irak, des États-Unis qui coupent unilatéralement leur contribution à l’office des Nations unies pour les réfugiés palestiniens au Proche-Orient, de la France qui laisse mourir les Comoriens par milliers depuis vingt ans en rendant impossible la traversée entre Anjouan et Mayotte, bien que cette île, au regard du droit international, appartienne à l’archipel des Comores ?

Quid du Maroc qui torture des prisonniers politiques sahraouis ? Qu’en est-il d’Israël qui colonise illégalement les terres de Cisjordanie au mépris des droits des Palestiniens et qui enferme des mineurs gazaouis pour leur apprendre à se révolter, qui détient Salah Hamouri en faisant fi des demandes françaises ou massacre les Palestiniens sur la ligne de démarcation ?

Est-ce que l’Europe respecte les droits de l’homme quand elle se mue en forteresse pour ne surtout pas accueillir les humains qui souffrent de la misère, de la faim, de la guerre ?

J’aimerais que la violation des droits de l’homme soit dénoncée avec la même verve pour tous les pays du monde, sans que le pétrole ni quoi que ce soit d’autre serve jamais de bâillon. Il est très dérangeant, lorsque l’on s’intéresse de près à un pays comme Cuba, de voir à quel point un regard idéologique persiste dans l’observation des relations internationales.

Je vous enjoins à porter un regard neutre et à tenter de placer les problèmes du monde sur un pied d’égalité. Cuba a ses défauts ; Cuba a ses qualités.

Le rapporteur n’a-t-il pas dit lui-même que le bilan politique de cet État est « globalement positif » ? Celui-ci paraît encore plus positif quand on songe que ce pays est confronté au plus long blocus de l’histoire, qui étouffe toute marge de manœuvre. Quoi qu’il en soit, Cuba mérite d’être observé avec une neutralité qui lui permettra de se sentir normal, de se sentir accepté au cœur du fameux concert des nations. Ce petit pays d’un peu plus de 11 millions d’habitants a été au cœur de la Guerre froide et mérite aujourd’hui plus de considérations que cela.

L’accord proposé par l’Union européenne va, nous semble-t-il, dans le bon sens. Projet de lutte contre divers trafics, coopération pour le développement durable – je rappelle les échanges sur le rôle de Cuba lors de la COP21 – et pour la réduction des inégalités, tous ces projets ne doivent pas rester lettre morte.

Pour que les accords commerciaux ne soient pas les seuls à être mis en avant, et pour que les accords en matière de protection des humains et de la nature deviennent de véritables projets, il faudra mobiliser la diplomatie française et européenne. Mais, pour que tout prenne vie, le budget du Quai, déjà famélique, sera largement insuffisant dans les années à venir. Nous en reparlerons plus tard, mais nous en reparlerons.

Comme on pouvait s’y attendre, les États-Unis ont décidé de maintenir la chape de plomb sur l’île, fidèles au pur esprit de contradiction de Trump à l’égard de la politique d’Obama. L’Europe doit donc prendre leur suite, voire, comme plusieurs d’entre vous l’ont dit tout à l’heure, leur place pour permettre à Cuba de devenir un État caribéen qui fasse vivre sa différence. L’avenir des relations cubano-européennes pourrait être basé là-dessus.

L’île caribéenne a depuis un demi-siècle une culture alternative à la nôtre. Par sa révolution, le peuple cubain a su mettre en avant une agriculture différente. J’en veux pour preuve de nombreuses expériences menées en agroécologie. Mais les secteurs de la médecine ou de l’éducation sont aussi très avancés.

Il faudra s’appuyer sur ces savoirs pour enrichir l’Europe, d’un côté, sans noyer ce petit pays sous des flots de denrées européennes. Nous ne comptons évidemment pas sur l’Europe ni sur les rapaces du libéralisme pour suivre ce conseil. L’État cubain le fera et nous resterons vigilants quant aux dérives qui pourraient découler de tels accords, lorsqu’ils sont pris dans des situations aussi déséquilibrées.

Avancer vers les libertés civiles permettra peut-être au régime de continuer sa révolution vers d’autres choix, toujours dans l’intérêt du peuple cubain. Les évolutions au sein de la société devront être accompagnées, et l’esprit de dialogue avec lequel Raúl Castro a tenté de modifier la politique de son prédécesseur doit perdurer avec son successeur.

Dans tous les cas, j’espère que les Cubains continueront à lutter pour une société plus ouverte, et plus juste et que l’Union européenne ne leur fera pas la leçon.

Nous avons abordé la question de la France. J’aime à dire – la présidente de la commission le sait – que, grâce à la Guyane française, la France est quasiment un pays d’Amérique latine. Notre présence sur place est aussi un aiguillon européen. La France doit être un pays leader non pour donner des leçons mais pour améliorer des relations avec Cuba dans une stratégie gagnant-gagnant. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et FI.)